On ne naît pas soumises

Manon Garcia, «On ne naît pas soumises, on le devient», Flammarion ; Marie-Jo Bonnet, «Mon MLF», Albin Michel ; Starhawk, «Rêver l'obscur, Femmes, magie et politique», Ed. Cambourakis. Trois recensions, parues dans L'Humanité du 22 novembre 2018, republiées ici en hommage aux femmes en gilets jaunes.

LE PROBLÈME DU CONSENTEMENT 

On ne naît pas soumise, on le devient Manon Garcia Flammarion, 272 pages, 19 euros

Force est de constater que si nous ne nous soumettions pas massivement aux pouvoirs de domination, l’ordre inégalitaire s’effondrerait en poussière. Cela ne signifie pas que la soumission volontaire soit « responsable » de l’oppression. De même, réfléchir à la soumission volontaire des femmes ne revient en rien à les rendre responsables de la domination qu’elles subissent. Le masochisme n’est pas davantage une caractéristique féminine que l’obéissance des hommes salariés à leurs supérieurs n’est une perversion. Pourtant, à la suite de la juriste Catharine MacKinnon, Manon Garcia considère que la domination séculaire des hommes, et parmi eux des plus puissants, impose à tous, dans la vie privée comme dans la vie publique, des jeux de rôle binaires, actif/passif, conquérant/conquise, dont des études montrent qu’ils sont nécessaires à la jouissance masculine. Cette norme sociale et sexuelle de la masculinité contraint les hommes à valoriser les attitudes conquérantes, lesquelles ont besoin d’un miroir, d’un autre dépendant et passif, pour les célébrer. Et elle oblige les femmes à se faire objet-reflet à conquérir, pour être reconnues comme de « vraies femmes » par les hommes. La plupart jouent le jeu, les unes naïvement, les autres rusent.

La comédie de la soumission est gagnante-gagnante. Par la médiation de l’homme dominant, les femmes peuvent acquérir une puissance sociale plus ou moins indirecte (typiquement les comédiennes face aux producteurs). Pour celles qui refusent de « consentir », le risque est très grand d’être marginalisées ou exclues par des institutions massivement aux mains des hommes (entreprises, pouvoir politique, institutions culturelles). De fait, dans une société où le salariat est le statut majoritaire, le coût du refus de la soumission est élevé pour tous. Mais il l’est davantage encore pour les femmes : avant même de savoir « qui » elles sont, la norme sociale (et l’expérience quotidienne) les oblige à « se » regarder comme l’objet du désir des hommes. La soumission volontaire à cette norme, que maints magazines aident à perpétuer, coupe les femmes de leur corps vécu, de leurs sensations intérieures. Mais elle promet en échange un gain triple : en se faisant l’Autre absolue d’un homme, une femme- « femme » s’estime en droit de recevoir de lui une reconnaissance sexuelle, affective et sociale (typiquement la femme au foyer, dépendante financièrement de son mari). Pour penser ce consentement à demi volontaire à la soumission, et la tyrannie réciproque, sadomasochiste, qui en résulte dans les couples (personne n’est durablement l’Autre absolu), l’auteure sollicite la théorie beauvoirienne d’une manière inédite. La jeune philosophe montre que, dans le Deuxième Sexe, loin de culpabiliser les femmes soumises, Beauvoir ouvre la voie d’une subjectivation masculine et féminine émancipée, égalitaire, dont les plaisirs seraient supérieurs aux « délices de la passivité » ou de la domination.

Le féminisme est cette théorie qui affirme que nous pouvons nous construire et bâtir nos communautés en bannissant la binarité dominants/dominés : en cela, il va droit au cœur de la question politique. PF

 

LIBÉRATION DES FEMMES : LES ANNÉES ZÉRO

Mon MLF Marie-Jo Bonnet Albin Michel, 391 pages, 21,50 euros

Vous croyez savoir ce qu’est le Mouvement de libération des femmes (MLF) ? Vous vous trompez. Si ce féminisme a encore plus mauvaise réputation que ses ancêtres, c’est que son enjeu était bien plus politique, moins communautariste qu’on ne veut s’en souvenir : « déconstruire le pouvoir », pour trouver une forme de puissance qui ne soit pas de domination. Au-delà du triangle des Bermudes de la division entre universalistes (Beauvoir), différentialistes (Wittig) ou antiféministes procapitalistes (Fouque), on croise, dans ce livre bouillonnant de vie, drôle, généreux, antisectaire, des pionnières d’avenir, Françoise d’Eaubonne, l’inventrice du mot phallocrate et de l’écoféminisme, Anne Zélinski ou Charlotte Calmis. L’auteure retrace son parcours de jeune femme débordante d’énergie joyeuse, se découvrant elle-même au fil d’expériences passionnantes. Son histoire plurielle du «nous» apprend que, quelles que soient leurs pratiques sexuelles, les femmes doivent d’abord apprendre à s’aimer les unes les autres. PF

 

FÉMINISME RADICAL, ANTICAPITALISME ET ÉCOLOGIE

Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique Starhawk, préface d’Émilie Hache, postface d’Isabelle Stengers Cambourakis, 380 pages, 24 euros

L’altermondialiste californienne Starhawk est lucide : « En Europe, la spiritualité a été généralement perçue au mieux comme apolitique, au pire comme apportant un soutien actif aux structures de pouvoir réactionnaires », écrit-elle. L’écoféminisme que l’activiste théorise ici veut « lier une pratique spirituelle à (l’)activité militante ». De tous les grands rassemblements anticapitalistes depuis quarante ans, elle estime qu’il faut se rassembler pour lutter mais pas n’importe comment : en ayant conscience que nous intériorisons les rapports de domination, que nous les reproduisons jusque dans notre sexualité. Elle propose des rites (des exercices) permettant de développer le « pouvoir-du-dedans » de chacun, le respect de la terre, de la nature, de la maternité, des corps féminins et masculins. Il s’agit de proposer, comme base de l’action politique anticapitaliste égalitaire, des pratiques bannissant (et soignant) le pouvoir de domination, dans nos vies et dans nos organisations. Français : encore un effort… PF

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