«Les derniers jours du modèle social français» ?

Ce titre de la semaine dernière de l'hebdomadaire Le Point confirme qu'aux yeux des tenants du libéralisme autoritaire le soulèvement des gilets jaunes est le chant du cygne d'une souveraineté populaire qu'ils veulent définitivement museler.

Dans un livre important, un jeune philosophe [1] nous raconte comme un polar la contre-révolution néo-libérale orchestrée par les économistes et politistes américains, pour enrayer la menace qu’avaient fait peser sur le système les grèves de 68 et du début des années 70 aux USA. Si plus aucun gouvernement n’« écoute » les manifestants, c’est parce que s’applique désormais une politique de « limitation » de la démocratie, pensée notamment par F. Hayek, et qui est une mise à mort de la logique politique (social-)démocratique de l’Etat-Providence – colonne vertébrale de la gauche parlementaire. Il faut « prendre toute la mesure », écrit G. Chamayou, de la contre-offensive féroce en cours, destinée à « altérer radicalement les capacités de penser et les manières d’agir, à un niveau anthropologique ». 

Le verrouillage de toute protestation démocratique a lieu à plusieurs niveaux : mise en place d’un fédéralisme supranational constitutionnalisant l’interdiction de la répartition des richesses et la régulation des marchés par la dépense publique ; division arbitraire des territoires en régions contraintes de sous-traiter (privatiser) tous les services quand elles ne les suppriment pas ; mise sous tutelle des états nationaux par la spéculation des banques sur leur endettement ; micro-privatisations rampantes, aussi insidieuses que généralisées (l’énergie, les transports, et bientôt les hôpitaux et les écoles) ; insécurité sociale organisée par la précarisation ; affaiblissement des syndicats.

L'arme psychologique la plus perverse est, sous couvert de la responsabilisation des citoyens, la culpabilisation : auto-entrepreneurs de vos vies, vous êtes responsables de vos échecs sociaux, et non les entreprises qui vous licencient. C’est vous qui polluez, produisez trop de déchets, jonchez les berges des canettes jetables inventées par les firmes américaines dans les années 30. Peu importe si par ailleurs l'état démantèle puis privatise les transports publics non polluants, vous condamnant à prendre votre voiture, ou bien, sous prétexte de transition écologique, vous fait payer un prix exorbitant les tonnes d'emballage inutiles entourant le moindre produit consommable, sans parler de l'obsolescence programmée des machines, téléphones et ordinateurs.

Le cynisme (de Macron) va jusqu’à augmenter ouvertement la pression fiscale sur les plus pauvres tandis que les impôts des ultra-riches sont allégés. Alors qu'on sait que les 10% des habitants les plus riches de la planète émettent plus de 50% des gaz à effet de serre, une soi-disant « taxe écologique », qu’on fait mine ensuite de supprimer pour les seuls entrepreneurs routiers, pénalise seulement les revenus modestes. Les gouvernants, plus que jamais « fondés de pouvoir du capital », et leurs challengers de la droite, veulent détourner la légitime colère populaire contre le capitalisme, en révoltes contre les taxes et la prétendue « transition énergétique ».

Mais le procédé a fait long feu ces dernières semaines, et les revendications nouvelles qui surgissent de la colère populaire se sont recentrées sur le pouvoir d'achat et la restauration des services publics détruits, se heurtant aux « caisses vides » d’un état rendu exsangue par les privatisations, et à une absolue fin de non-recevoir lorsqu'il s'agit de toucher à l'argent privé des actionnaires et des possédants, leurs impôts ou leurs transactions financières.

La performance télévisée d'E. Macron offrait lundi une sinistre négation fantomatique de la démocratie représentative.  C'est que de fait, l'idéologie libérale-autoritaire la prive de toute marge de manoeuvre proprement politique : ce serait accréditer l'idée que la redistribution est possible. Le mantra du libéralisme veut au contraire nous persuader que la fonction de l'état n'est pas de redistribuer mais de livrer au grand de jeu de Monopoly international les autoroutes, les aéroports, tous les services, et jusqu'aux matières premières comme l'eau. Reste la répression policière. 

La politique macronienne est une antipolitique fondée sur un fanatisme transhumain : la croyance magique que les marchés régulent d'eux-mêmes la société. Son seul horizon politique est la violence exercée à l'égard de ceux qu'elle lèse : l'immobilisation policière ou économique des personnes est la contrepartie de la circulation des marchandises.

Son autoritarisme halluciné, condescendant et déshumanisé n'offre pour tout horizon que le face-à-face violent, et à plus ou moins long terme le coup de force fasciste. Lequel est ailleurs, au Brésil aujourd’hui, au Chili hier, la « solution » alternative prônée depuis longtemps par le pape de l'idéologie libérale autoritaire, F. Hayek.

Le légalisme constitutionnel de la gauche et des syndicats est l'autre face de cette impuissantation de la démocratie représentative, dont la motion de censure que les parlementaires s'apprêtent à déposer est l'expression passablement ridicule. Le soulèvement des Gilets jaunes comme l'urgence écologique esquissent, même si c'est encore en creux, une réponse politique et intellectuelle d'une tout autre ampleur : l'invention d'une démocratie radicale, horizontale, et sociale, de réappropriation des territoires, des biens communs et des grands moyens de production.

[1]

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Grégoire Chamayou, La société ingouvernable : une généalogie du libéralisme autoritaire, La fabrique éditions 330 pages 20 euros.

Ce billet est la version longue et très remaniée d'une recension rédigée fin novembre et paru sous le titre "Le piège de la lutte des taxes" dans l'édition du mardi 11 décembre de L'Humanité : https://www.humanite.fr/essai-le-piege-de-la-lutte-des-taxes-664900.

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