Simone de Beauvoir contre le féminisme chic

30ème anniversaire de la mort de S. de Beauvoir hier (14 avril 1986) dans un silence assourdissant : mon hommage à l''écrivain, à la philosophe, à l'auteur du Deuxième sexe publié dans L'Humanité d'hier (merci à Pierre Chaillan et à toute l'équipe). Seul L'Humanité a donné l'information en Une : dernier journal papier de grande qualité et de gauche, soutenons-le par tous les moyens possibles.

Beauvoir Sartre what we have is an essential love Beauvoir Sartre what we have is an essential love
Simone de Beauvoir Debout

Pascale Fautrier[1]

« Fraternité » : c’est le mot qui clôt Le Deuxième Sexe, monument et best-seller mondial de la littérature féministe, publié en 1949 sous les quolibets et les injures, malgré les 22000 exemplaires vendus dès la première semaine. « Fraternité » entre les sexes, et non pas, comme le fantasment les idéologues actuels et passés du populisme d’extrême-droite, on ne sait quelle revanche châtrant les hommes. C’est parce que S. de Beauvoir a passionnément aimé les hommes et qu’elle a pris dans sa chair et dans son cœur tous les risques de ce grand amour, qu’elle a compris combien l’assujettissement des femmes au rôle de domestique ménagère ou sexuelle, le déni de leur liberté et de leur désir, étaient la source de malentendus et de souffrances pour les deux sexes. Ses origines catholiques et aristocratiques, son éducation intellectuelle exceptionnelle pour une femme de son époque lui apprennent tôt que la réinvention courtoise de l’amour au XIIème s. inaugurait la quête difficile et périlleuse de la liberté des femmes. Liberté amoureuse, sensuelle, intellectuelle, sociale et politique, tout est lié. On ne peut aimer et être aimé pleinement que par des êtres libres. Voilà la thèse essentielle du Deuxième Sexe. Aucun déni de la différence des sexes, mais la capitale distinction faite – et c’est tout le point de départ de la théorie du genre née outre atlantique dans le sillage de la réception du Deuxième Sexe – entre la sexuation native, et son élaboration psychique, sociale, politique. « On ne naît pas femme, on le devient » : cette phrase-clé ne dénie pas aux filles d’êtres biologiquement nées filles, mais insiste sur la difficulté spécifique des femmes, que des siècles de société patriarcale et de mortalité précoce ont assujetties aux mythes masculins du féminin, à devenir une femme singulière. Les sociétés traditionnelles de culture juive, chrétienne et musulmane, avaient naturalisé la primauté du genre masculin, octroyant aux seuls hommes la liberté de s’identifier comme sujets de la loi. La subordination des femmes à la légalité masculine qu’illustre le code civil napoléonien, avait fait d’elles en France, jusqu’à une date fort récente, d’éternelles mineures légalement soumises au mari et au père : rappelons que lorsque Le Deuxième Sexe est publié, elles viennent seulement d’acquérir le droit de vote (1944), qu’elles devront attendre 1965 pour avoir le droit d’ouvrir un compte en banques, 1967 pour avoir le droit de prendre la pilule, 1970 pour partager avec le père l’autorité parentale, et 1974 pour conquérir le droit à l’avortement. Comment devenir un sujet assumant son désir lorsqu’on est menacées par le plus contingent des rapports sexuels d’une maternité non choisie ? Un enfant heureux est un enfant qu’une mère a désiré pour lui-même, avec le futur père, et non un regrettable accident que des circonstances sociales ou psychiques peuvent rendre tragiquement impossible à assumer. L’heure semble hélas venue de rappeler ces évidences, tant ces avancées légales sont remises en cause partout en Europe. Jusqu’ici le capitalisme libéral des sociétés occidentales a semblé encourager une égalité de droit entre les sexes, mais dans les faits, le précariat touche en première ligne les femmes de tous âges, et l’inégalité de l’accès au pouvoir économique, social ou politique demeure patente Cette égalité formelle place en outre hommes et femmes en concurrence indifférenciée sur le marché de l’emploi comme sur celui de la disponibilité sexuelle, le désir réduit à l’avidité consommatrice d’« objets » interchangeables nous transformant tous tendanciellement en éternels narcisses adolescents asexués. Dans ce contexte, il est juste de dire que l’identité masculine n’est pas moins conditionnée à ses possibilités d’élaboration psychiques et sociales et la difficulté de « devenir homme » peut-être plus grande encore que la difficulté à « devenir femme ». Cependant la longue et persistante secondarisation des femmes a forgé une psychologie oblative dont Beauvoir a exploré à fond un des aspects dans ses romans, l’absolutisation de l’Aimé, et les écueils psychiques qui en résultent. Ce n’est pas sans accents mystiques qu’elle a témoigné de sa propre expérience intime exaltée et douloureuse, dans ce monument d’amour à Sartre que sont ses Mémoires comme dans ses merveilleuses lettres à son amant américain Nelson Algren. Sa correspondance révèle aussi sa bisexualité et elle a choisi de ne la faire publier qu’après sa mort. Un certain « féminisme chic » ferait bien de s’en souvenir : Beauvoir, dans la conclusion de son livre en 1949, conditionnait la réalisation effective de la fraternité entre les sexes à la construction d’une société nouvelle où l’égalité serait de fait et non plus seulement de droit. Elle aurait été aux côtés de ceux qui se battent ces jours-ci contre la régression inouïe du droit des salariés. En première ligne du soutien aux militants de l’indépendance algérienne, elle aurait certes considéré que le voile renvoie les femmes à l’assujettissement patriarcal, mais, hostile à toutes les stigmatisations racistes, elle aurait attiré l’attention sur le fait que personne ne peut s’ériger en juge du rythme auquel un individu parcourt le long chemin qui conduit de la piété filiale envers les traditions à l’émancipation subjective. D'ailleurs le coûteux appareillage de la mode n’a-t-il pas aussi pour fonction psychique de surmonter l’effroi suscité par l’invisible sexe féminin, en le parant de fétiches… phalliques ? C’est jour et nuit Debout que Beauvoir cherchait la « fraternité » communiste, de la nudité du lit aux rencontres multiculturelles de la rue manifestante, et son fantôme flotte, soyons-en sûr, Place de la République.

 


[1] P. Fautrier est notamment l’auteure de : Le Pari(s) de Sartre et Simone de Beauvoir, Ed. Alexandrines, juin 2015, Je veux tout de la vie – la liberté selon Simone de Beauvoir, DVD, LCP-AN, doc.net, 2008, et Les Rouges, points seuil, mai 2015. 

 

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