Viols

On m'a raconté dimanche (sans que je puisse savoir si c'est vrai ou non) que la suicidée de mon livre, qui s'appelait Perrine dans la vie, a été violée par "des" lambertistes dans les caves du 87 faubourg Saint-Denis. Qu’elle soit vraie ou non (je n’ai aucun moyen de le vérifier, et c’est peut-être une invention, étrange mensonge), je n'arrive pas à supporter cette histoire.

On m'a raconté dimanche (sans que je puisse savoir si c'est vrai ou non) que la suicidée de mon livre, qui s'appelait Perrine dans la vie, a été violée par "des" lambertistes dans les caves du 87 faubourg Saint-Denis. Qu’elle soit vraie ou non (je n’ai aucun moyen de le vérifier, et c’est peut-être une invention, étrange mensonge), je n'arrive pas à supporter cette histoire.

Je crois qu'en plus de quelques problèmes anodins de santé, elle n'est pas pour rien dans ma tension très faible (9).

Je me suis fait violer au moins deux fois dans ma vie.

La dernière fois, c'était en 2010. J'ai obéi somnambuliquement à un homme qui m'obligeait à lui tailler une pipe, la main sur ma nuque.  La minute d'avant, je pleurais : comme j'avais été obligée de faire les frais de la conversation pendant le déjeuner (l’homme était muet), je racontais mon projet des Rouges, l'histoire de mon père, dont j'avais déjà écrit quelques passages. Soudain, je m’étais mise à pleurer, hoquetant, confuse, m'excusant de mon attitude que j’expliquais et cherchais à excuser par le fait d’avoir trop bu. L’homme m'avait ordonné de me lever, de passer au salon. Il avait déboutonné son pantalon et m'avait obligée à m'agenouiller devant lui, une main sur ma nuque. J'avais obéi, défaite, coupable, désemparée : est-ce que je ne m'étais pas "jetée dans la gueule du loup", et en plus j'étais venue en jupe, je portais des talons, c'était ma faute, il fallait assumer. Je me suis tout de même interrompue très vite, et j'ai dit pour m’excuser : Je ne suis pas très douée pour ça. Il a répondu : Alors pour quoi vous êtes douée? En partant, j'ai encore dit, pour l'excuser lui cette fois : Vous savez, ce n'est pas très grave, je suis une grande fille. Il a répondu : Foutez-moi le camp.

Cet homme, un homme célèbre, vénéré même, était une figure paternelle pour moi, et c'est comme tel que j'étais allée vers lui. C'était en 2010. Lorsqu’ il m'avait invitée à déjeuner chez lui, j'avais d'abord refusé, connaissant sa réputation (une amie américaine, qui est morte depuis, m’avait raconté qu’il avait essayé de l’embrasser d’une manière assez brutale pendant une interview). Puis j'avais accepté parce qu'il avait téléphoné à la librairie où je présentais mon Chopin pour s'excuser de ne pas avoir pu venir : il pleuvait, il n’y avait personne, j’étais triste, il n'avait pas de raison de s’excuser de ne pas être là, ça m'avait touché. Et puis le père de mon fils trouvait mes atermoiements absurdes : parce que cet homme est très âgé.

A table chez lui, il m'avait servi et resservi du vin. J'avais bu pour ne pas avoir l'air stupide. Je n'ai jamais beaucoup bu, mais depuis, je ne peux plus boire du tout. En sortant de chez cet homme, j’avais retrouvé un ami Place Saint-Sulpice. Je n’ai rien pu lui dire de ce qui venait de m’arriver. Je me sentais avilie. Je n’ai pu en parler que le printemps suivant, lorsque j’étais en résidence d’écrivain à Vézelay, à un ami de passage.

Après cette scène chez lui, l’homme avait insisté pour me revoir. J’avais fini par lui envoyer un mail pour lui signifier qu'il n'en était pas question, qu’on ne m’y reprendrait pas à deux fois. Un mois plus tard, sous le prétexte d’une de mes publications qui lui avait déplu, il avait laissé un long message d’insultes et de menaces sur mon répondeur : Je vais vous tuer, vous ne publierez plus jamais rien.

La fois d'avant, c'était dans la campagne dans l'Yonne, je me promenais en vélo, j'avais 22 ou 23 ans, 24 peut-être, je n'arrive plus à situer cet épisode dans mon histoire personnelle. Je m'étais arrêtée pour me baigner sur la plage de Bonnard, il faisait chaud, il n'y avait personne. Quand je suis sortie de l'eau, un jeune homme me regardait, il avait dix-huit ou dix-neuf ans, assez costaud mais un blond visage inoffensif. J'ai repris mon vélo et me suis engagée sur le chemin de halage, vers Chemilly.  Il m'a suivie, m’a abordée gentiment, je lui ai répondu. On a bavardé en longeant les barbelés du camp militaire. Puis soudain, il est devenu pressant, m'a ordonné de m'arrêter (il était en vélo lui aussi), j'ai refusé, il m'a rattrapée, fait tomber, s'est allongé sur moi en me serrant le cou. J'ai eu peur qu'il m'étrangle pour de bon, je me suis laissé faire. Ca a passé vite. Je n'en ai pas parlé à mon grand-père au retour. Je me sentais salie. J'ai eu peur, les jours suivants, d'une manière irraisonnée et stupide, d'avoir le sida. Je n'ai pu en parler à personne, seulement des mois après, des années peut-être, je ne sais plus, et de toute façon, je n'aurais pas eu la force d'aller dans un commissariat pour raconter ça.

Des années auparavant, j’avais huit ans, un ami de ma mère, un vieux monsieur, m’avait emmenée à la cave, sa cave, où il avait prétendu avoir un livre à me donner (ou autre chose, à vrai dire j’ai oublié quoi). On avait pris l’ascenseur. Dans la cave, il m’avait touché le sexe. Je ne me souviens pas comment ça s’est fini, comment j’ai réagi, ce que j’ai dit, si j'ai même dit quelque chose. Un blanc. On est remontés. En ascenseur. J’ai raconté cela à ma mère, ça m’oppressait, elle m’a expliqué que ce n’était pas grave, que c’était un vieux monsieur inoffensif, qu’il fallait l’excuser, le plaindre. Je l’ai plaint. Plus tard, lorsqu’on allait prendre le thé chez le vieux monsieur et sa femme, j’étais prise de crises d’angoisse. Depuis, je ne peux plus monter dans un ascenseur, je ne supporte pas les caves, les endroits fermés, je suis, comme on dit, claustrophobe.

Une psychanalyse et le récit des deux aventures précédentes (la première n’était pas encore arrivée) ne m’ont pas guérie.

Le jour de mon anniversaire, un homme m'a offert un pendentif. J'étais embarrassée, je n'aime pas du tout les bijoux de bijouterie, quelle que soit leur valeur, je n'en ai jamais porté et n'en porterai jamais, je trouve ça très laid, je préfère la bimbeloterie rigolote et second degré qu’on achète pour quelques euros chez les chinois. La seule bague qu'un homme m'ait jamais offerte, je l'ai perdue dix minutes après. J’étais d’autant plus gênée que l’homme m’avait poursuivie d’assiduités appuyées les jours précédents. J’avais été obligée de lui dire clairement que nous ne devions pas placer notre relation sur ce terrain, qu’il ne devait pas le faire s’il voulait que nous continuions nos échanges (nous avions été en relation à propos de mon livre puis d’un de mes textes). Mon embarras s’est mué en agacement lorsqu’il a cru bon de préciser que le pendentif était incrusté de diamants. Je lui ai dit que c’était trop, que je ne pouvais accepter un tel cadeau, et il est devenu de nouveau insistant, comme si le fait de m’offrir des « diamants » lui donnait des droits sur moi! Heureusement quelqu'un est sorti d’une pièce à côté (l’homme aurait dû, s’il avait été dans son état normal, comprendre que je n’étais pas seule, mais son esprit était manifestement troublé).  Il est parti, sans s’excuser, et en saluant celui qui venait de surgir, non sans une certaine intention agressive.

Cette dernière histoire est sans aucune commune mesure avec les précédentes, mais l’accumulation est pénible.

Il y a quelque chose de pourri dans les cerveaux masculins.

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