Pour une "littérature de la confrontation"

Un écrivain s'adresse à son père ouvrier au dos broyé par un accident à l'usine : "Tu appartiens à cette catégorie d'hommes à qui la politique réserve une mort précoce". Edouard Louis ajoute : "ce que je dis ne répond pas aux exigences de la littérature mais à celle de la nécessité et de l'urgence". La littérature ne vaut pas une heure de peine si elle n'est pas à la hauteur de l'urgence.

      Cet article  a été publié le 31 mai 2018 dans L'Humanité.

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Un fils écrivain s’adresse à son père ouvrier, au dos « broyé, écrasé » par un accident à l’usine : « Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce », énonce-t-il, mêlant les genres du récit, du dialogue et de l’essai, parce que « ce que je dis ne répond pas aux exigences de la littérature, mais à celles de la nécessité et de l’urgence, à celle du feu ». Un « verdict » est tombé sur la personne du père : « Ton existence a été, malgré toi, et justement contre toi, une existence négative. » Qui a prononcé le verdict ? « Macron, Sarkozy, Hollande, El Khomri, Valls, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms. » Il y a ceux pour qui la politique est une « question esthétique », et ceux dont elle attaque le corps, et diminue l’espérance de vie. « Le fait que seul le fils parle et seulement lui est une chose violente pour eux deux : le père est privé de la possibilité de raconter sa propre vie et le fils voudrait une réponse qu’il n’obtiendra jamais » à la question : est-ce que ça vaut la peine de raconter ? « Est-ce que tout finit toujours par être oublié ? » « Est-ce qu’il ne faudrait pas (…) les forcer à nous écouter ? Est-ce qu’il ne faudrait pas crier ? »

Du verdict prononcé contre le père, le fils ne se prétend pas « innocent ». Le fils n’a-t-il pas cru que son père était essentiellement cet homme méprisant « tous les signes de féminité chez un homme », persuadé que « le problème de la France venait des étrangers et des homosexuels » ? Et voilà qu’à présent, le père « critique le racisme », demande à son fils de lui « parler de l’homme qu’(il) aime », lit ses livres et lui demande : « Tu fais encore de la politique ? – Oui, de plus en plus, répond le fils. – Tu as raison, je crois qu’il faudrait une bonne révolution. » Oui à la « littérature de la confrontation » que vous appelez de vos vœux, Édouard Louis. Vous nommez les laquais : encore un effort pour dénoncer leurs maîtres. L’assujettissement aux places de « dominants et dominés » n’est pas une affaire seulement verbale et d’identification psychologique sadomasochiste. Elle est une violence organisée dont il n’est pas vrai que les organisateurs « prononcent ces phrases criminelles parce qu’ils ne savent pas » ce qu’ils font. Votre père n’est, essentiellement, ni un « dominé », ni un « ouvrier », ni « un gosse », ni non plus « ce qu’il n’a pas fait ». Il a, grâce à votre livre bouleversant et juste, une existence positive : il est cet homme singulier et vivant, que nous aimons avec vous parce qu’il « refuse d’avoir perdu ».

Pascale Fautrier

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