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Billet de blog 16 sept. 2015

La beauté d'Alain Delon ou la tragique colère des hommes français

La Une du Libé d'hier doublement suspecte : avec Michel Onfray en vedette à abattre. Etrange procédé d'exégèse de Laurent Joffrin, qui nous inflige sa prose contournée en surimpression de celle, passablement vide, de M. Onfray.

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Alain Delon © 

La Une du Libé d'hier avec Onfray en vedette (à abattre) : doublement suspecte. Etrange procédé d'exégèse de L. Joffrin, qui nous inflige sa prose contournée en surimpression de celle, passablement vide, de M. Onfray.

Si M. Onfray a un tort c'est d'abord d'avoir accepté cette interview du Figaro alors que visiblement il n'a rien à dire - sinon qu'il est un intellectuel, et qu'il aimerait bien être sommé de ne pas avoir à (sur-) réagir à une image, parce que cela est précisément le contraire de son travail d'intellectuel (prendre de la distance, penser etc.). Que de cette "réponse" en forme de dérobade (pas injustifiée : mais pourquoi diable a-t-il éprouvé le besoin de "répondre"), L. Joffrin en arrive à suggérer que M. Onfray est contre l'accueil des réfugiés, cela relève de la manipulation = faire dire aux gens ce qu'ils ne disent pas.

Alors une question : quel intérêt a L. Joffrin de monter en vedette un énième "intellectuel de gauche" qui serait atteint du prurit rouge-brun. Réponse : parce qu'il s'agit de rendre suspecte toute parole qui ne s'inscrit pas dans le mainstream pensée unique exigé par L. Joffrin. Je ne veux pas dire ici que je suis d'accord avec les réponses de M. Onfray : parce que le moins qu'on puisse dire est qu'il joue le jeu de L. Joffrin, et contribue à délégitimer par son attitude provocatrice les interventions qui refusent le mainstream.

Pire : il raisonne COMME L. Joffrin (malheureusement il n'est pas le seul).

Démonstration.

1. D'abord sur la politique internationale : au-delà de l'émotion, il est bon en effet de se demander pourquoi on en est arrivés là. Il est évident que les interventions militaires occidentales depuis l'Irak ont été catastrophiques - à la fois par les justifications qui en ont été faites et par les moyens employés, sans parler des rapaces capitalistes qui se sont jetés sur les pays exangues pour les "reconstruire" à leur profit, dévoilant le vrai but de la puissance militaire notamment américaine : maintenir coûte que coûte sa domination hégémonique (en perte de vitesse). De là à faire l'éloge des dictateurs laïcs et de considérer, comme c'est trop souvent le cas à gauche, que les revendications démocratiques du printemps arabe relevaient de l'agitation petite-bourgeoise, et que Vive Nasser et le nationalisme arabe (je vais vite) : quel insupportable raccourci de la part de M. Onfray.

2. La haine de M. Onfray pour les milieux de la bourgeoisie intellectuelle française (que je peux entendre : après tout, j'aurais toutes raisons pour rejoindre le courant brûlant du ressentiment mais la haine n'aide pas à penser) le pousse à une analyse qui est strictement symétrique de celle de L. Joffrin. Il est vrai que comme le dit Gérard Filoche (dans sa dernière intervention au BN du PS) :  pendant qu'on s'occupe (à juste titre, dit Filoche et il a raison), à l'occasion de l'afflux de réfugiés syriens, de ramer à contre-courant de tous les discours sécuritaires dont le gouvernement Valls-Hollande nous a abreuvés à propos des migrants (il était temps et sûrement bien trop tard), on s'apprête à casser le code du travail : cet outil du peuple old school pour parler comme Michel Onfray, bâti à force de grèves et de conflits sociaux, à l'époque où en effet le Parti communiste faisait plus de 20 % des voix.

Mais remarquez que L. Joffrin comme M. Onfray, comme E. Zemmour, comme l'extrême-droite, opposent le peuple "français" et ses droits sociaux, aux "marges" que seraient les migrants, les homosexuels - il faudrait ajouter les femmes (j'y viens).

C'est là LE piège fasciste. D'opposer les "marges" du peuple à ce qui serait son "centre".

Et M. Onfray tombe dedans : il faut se demander pourquoi.

Et là j'en viens à une réflexion que je me suis faite hier sur l'autoroute, en remâchant les propos Onfray/Sapir/Zemmour, et aussi d'autres à gauche. J'ai pensé : "les hommes français déconnent".

Il y a une colère, un énervement des hommes français - dont toute la personne de Sarkozy me semble le symptôme, un symptôme en pied en quelque sorte de la "protestation virile". Il y a une excitation particulière, qui, si elle n'est pas en elle-même fasciste, favorise le fascisme - y compris à gauche de l'échiquier politique. Mon intuition n'est pas facile à articuler et cela fait quelques mois que je cherche à le faire.

Je vous livre tout brut ces notes prises en roulant sur l'autoroute.

Il y a un mal être des hommes français qui a un visage, celui d'Alain Delon jeune et une politique : la tentation fasciste = la tentation de la haine et de la violence. Disons tout de suite pour me mettre dans le tableau que j'ai appris de ma propre expérience de la politique, et de la violence qui est à la racine du besoin de politique (=continuer la guerre par d'autres moyens - le rapport de force se construisant dans le langage), que tout le monde est concerné, et même intimement voire érotiquement concerné par cette violence masculine.

Je le dis dans mon texte paru hier dans L'Humanité, à propos du silence de L'HOMME : http://www.humanite.fr/prendre-la-parole-583807), je le dis dans mes textes sur Sartre (particulièrement le compte-rendu du livre de Michel Contat que j'avais rédigé pour Critique), et je le dis en filigrane des Rouges : le déni du féminin, la volonté d'en finir avec le féminin, est l'une des racines de la violence politique, parce qu'il est fantasmé à une castration symbolique (voire réelle dans les cas les plus graves).

J'ai toujours été profondément bouleversé par le visage d'Alain Delon - non pas seulement parce que je suis sensible à la beauté masculine, mais aussi par ce qui s'y exprime une fêlure, cette faille des hommes d'où jaillit à la fois leur silence (leur incapacité à dire) et leur violence.

Cette faille, je la nomme la "protestation virile" (on pourrait parler plus classiquement de fantasme de castration). Bien sûr il y a là de l'ironie : celle précisément qui déclenche leur colère et leur violence, celle qu'ô combien je (les femmes) ne cesse(nt) de me prendre dans la figure. Chez Freud, la "protestation virile" concerne les femmes, cette "envie" du phallus qu'il débusque chez les femmes. Et ce n'est pas mon féminisme qui va tenter de contredire Freud : bien sûr qu'il a raison. La concurrence généralisée des hommes et des femmes dans le monde capitaliste les font systématiquement régresser, les uns et les autres, mais sans les mêmes effets, sans que cela soit symétrique, au niveau de l'angoisse de castration. C'est à qui l'aura-l'aura pas.

Ce que Freud ne dit pas, c'est que la "protestation virile" des femmes, par son expression, met à nu le désarroi des hommes : le désarroi de leur érotisme de conquête et de domination. Ce virilisme les conduit à une impasse, ne serait-ce que parce que sans cesse il est mis en échec par les autres hommes, par les hommes plus puissants qu'eux qui les dominent, les exploitent, les humilient, et par les femmes trop brillantes, trop puissantes.

La "protestation virile" masculine, hantée par la soumission homosexuelle (aux hommes et aux femmes puissantes), hante à son tour tous les débats qui touchent à la question du pouvoir. Elle est l'une des sources de la violence politique. - ou plutôt de la violence anti-politique : celle qui ne peut trouver à s'exprimer par du langage, celle qui ne peut pas se sublimer, pas se dire. Celle qui n'a pas de mots, qui ne parvient pas à "prendre la parole". Celle qui parasite les discours et les tord d'une bizarre manière.

Celle qui est indicible aussi, parce que sa logique exclusive (l'aura/l'aura pas) est une logique meurtrière. Il s'agit toujours de dépouiller/d'être dépouillé(e), de prendre/d'être pris, dans une logique actif/passif où la passivité est associée à la dépossession de soi, à l'annihilation narcissique, subjective.

J'oserais dire que cette "protestation virile" et surtout ses manifestations les plus violentes - quand elle ne me met pas en colère, et j'ai exprimé ailleurs ma colère et même mon profond ressentiment à l'égard des passages à l'acte générés par cette violence : https://blogs.mediapart.fr/blog/pascale-fautrier/151014/viols, j'oserais dire ici ma terrible compassion à l'égard du silence masculin et de la violence dont il charge les ratés des échanges politiques.

Je crois que nous en sommes là : dans ce ratage, dans cet énervement provocateur, qui ravage la possibilité de penser - jusque chez M. Onfray.

Je ne suis pas sûre que ce que je dis là puisse être entendu. Mais je me lance quand même : dans mon article sur J.-P. Sartre, j'avais montré à propos du rapport de Sartre à la violence telle qu'elle s'exprime dans son oeuvre romanesque, théâtrale, scénaristique, que cette violence était essentiellement faite d'un déni du féminin, c'est-à-dire l'incapacité d'envisager l'autre sexe autrement qu'en termes d'angoisse de castration - et ô combien je sais que les femmes en sont capables comme les hommes. Certaines femmes, souvent à cause de violences subies, ne peuvent envisager le sexe masculin qu'identifié à la profanation voire au meurtre. Ô combien je sais aussi, parce que je l'ai vu tant de fois dans le regard des hommes qui me désiraient, qu’un certain érotisme masculin est fait de la volonté d'en finir avec les femmes - une bonne fois pour toutes. Quelque chose de l'érotique masculine lorsqu’elle s’est construite de travers, exclusivement sur le mode de la conquête et de la domination (dont l’angoisse est le revers de la couronne de lauriers), se sent tragiquement menacé par le féminin.

Qui rassurera les hommes français? Qui leur dira que cette faille est ce qui bouleverse et terrifie - mais qu'ils ne perdraient rien (qu'ils gagneraient érotiquement) à tenter de la dire autrement que par la provocation violente. 

Qui expliquera à M. Onfray que son identification au virilisme "populaire" et à ses provocations violentes est une impasse politique (et personnelle)?

Qui dira le malheur de ces hommes enfermés qui ne peuvent jouir sans profaner, sans blesser, sans humilier, sans fuir (le féminin) ? Qui soignera cette masculinité qui s’est construite de travers ?

Qui soignera cette fêlure des hommes humiliés que le triste et beau regard d’Alain Delon a muettement exprimée dans tant de films oubliables que l’acteur a rendu, pour cette raison, inoubliables ?

Qui soignera le fascisme des hommes français ?

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