Un dialogue d'avenir : la correspondance Freud-Rolland

Recension du livre d'Henri Vermorel, présentant et commentant l'intégralité de la correspondance entre Sigmund Freud et Romain Rolland entretenue de 1923 à 1936, parue dans L'Humanité du 25 octobre.

Sigmund Freud et Romain Rolland, un dialogue Henri Vermorel Albin Michel, 630 pages, 29 euros

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En pleine montée du fascisme, un juif athée et un mystique panthéiste se sont, à la faveur d’une brève mais intense correspondance, convertis mutuellement, l’un à l’introspection psychanalytique, l’autre à une réflexion plus empathique sur le sentiment religieux. Rolland explique à Freud qu’il ressent depuis l’enfance une soudaine sensation délicieuse de fusion avec les autres et l’univers entier, qu’il nomme un « sentiment océanique ». Le psychanalyste interloqué réfléchit deux ans, avant d’admettre dans Malaise dans la civilisation (1930) que des sensations remontant aux premiers temps de la vie perdurent chez certains adultes, sans que cela soit nécessairement pathologique. La foi religieuse ou la création artistique trouvent là leur origine, concède-t-il à Rolland, tout en conservant la conviction, corrigée par ses successeurs, que le besoin de protection que manifeste la croyance religieuse s’adresse à un père tout-puissant.

Les errements de Sigmund Freud et de Romain Rolland

Henri Vermorel nous donne à lire comme un passionnant roman ce dialogue fructueux intégralement reproduit, et esquisse l’hypothèse que l’insuffisante prise en considération de l’expérience extatique par Freud, comme l’insuffisante distance critique de Rolland, expliquent leurs errements politiques. Le Viennois sous-estime d’abord l’essence criminelle du régime nazi, tandis que le Bourguignon, qui avait sauvé l’honneur de l’Europe par son pacifisme en 14-18, refuse de reconnaître les crimes staliniens. De ce double aveuglement, Vermorel tire une leçon pour notre actualité : comme psychiatre, il remarque que les névroses classiquement œdipiennes diminuent, tandis qu’augmentent les troubles se rapportant aux relations primaires avec la mère. Sur un plan politique et social, cela se traduit par le souci prépondérant d’avoir (plutôt que d’être), de l’addiction fétichiste du consommateur à l’obsession morbide du profit capitaliste, ou encore par le culte néo-animiste de certains écologistes pour la Terre mère. Cette dévotion à une mère archaïque dont on ne peut lâcher le sein nourricier peut, dans les pathologies les plus graves, conduire à tuer et/ou à se suicider pour rester connecté avec elle : sous couvert de références superficielles aux religions du Père, le terrorisme fondamentaliste, comme l’unanimisme nationaliste fasciste renaissant sont des fusions hallucinées avec une Matrie Patrie, dont on croit défendre la pureté à coups de meurtres d’infidèles ou de migrants.

L’actuel climat paradoxal de scepticisme nihiliste et d’illuminisme rappelle l’irrationalisme de la « primauté du spirituel » qui caractérisait les années 1930. Vermorel fournit deux pistes pour parer à l’impuissance politique de la psychanalyse, à cet égard : la nécessité de rompre avec la « neutralité thérapeutique », dont le bilan n’est pas fameux, et la reconnaissance du « besoin religieux » (Binswanger). Encore faut-il que cette lucidité anthropologique ne soit pas une complaisance résignée à la puissance des addictions narcissiques. Rolland avait suggéré, en vain, à Freud de s’intéresser aux pratiques ascétiques orientales comme le yoga : une psychanalyse pour tous (que n’envisageait pas l’élitiste Freud) ajouterait à la reconnaissance des bénéfices curatifs de la maîtrise physique de la jouissance extatique, son élaboration psychique prévenant les conduites addictives, fétichistes, voire hallucinatoires et meurtrières – dont la guerre et les meurtres de masse sont la modalité la plus catastrophique.

Pascale Fautrier Écrivaine

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