Musa est mort dans la rue

Histoire (lacunaire) du kurde Musa. Nouvelles du faubourg St Denis et du monde comme il ne va pas. Grève jusqu'au retrait des assassins.

amusa
Musa avait une manière spectaculaire mais aussi subtile et finalement douce, d'adresser sa détresse aux passants du faubourg. 

Maigre, demi-nu sous un manteau de mouton étés comme hivers, 

peut-être ivre, souvent étalé, à demi-conscient, les bras en croix, sur un capot de voiture. 

Il a été l'Habitant du faubourg Saint-Denis. 

Au fond le seul habitant. Il l'habitait la rue. Nous passants nous passions. 

Pendant des années, je ne savais pas combien. Je sais maintenant : près de quarante années.

J'ai appris, à la sandwicherie kurde, il y a un moment déjà, grâce à un petit entrefilet tapuscrit scotché au mur (photo), 

que l'homme au manteau de mouton s'appelait Musa et qu'il est mort. 

Musa était un réfugié kurde que l'état français a condamné à la misère en lui refusant l'asile politique dans les années 80, et finalement, malgré sa résistance extraordinaire, 

l'état français l'a condamné à mort.

Extraordinaire était l'intelligence muette et l'élégance tragique du spectacle qu'il nous offrait de sa déchéance. 

Pas un reproche ni une culpabilisation. Encore moins une mains tendue.

Rien à faire avec nous.

C'est lui qui nous faisait une faveur : il  nous offrait la grandeur de son agonie.

Son agonie solitaire au milieu de nous.

Pour qu'enfin nous devenions capables de voir.

 

Aujourd'hui, un autre Habitant du faubourg tout de noir vêtu, beau et maigre,

de plus en plus maigre, 

ses affaires serrées dans un minuscule baluchon noir, 

marche du faubourg Saint-Martin au faubourg Saint-Denis. 

Son orgueil inentamé refuse tout. 

Il  est peut-être éthiopien ou touareg. 

Il a peut-être été musicien.

Je lui demande comment il va. 

Il me toise. 

"Et toi ?" 

 

Et vous? Ça va? Les milliers de noyés dans la Méditerranée, les camps de misère pour les migrants, les gens qui crèvent vos yeux d'agoniser sous vos yeux dans la rue, ça va ? Les hommes, les femmes qui fouillent les poubelles, les enfants qui dorment dans les rues de Paris? Ca vous va?

Vous dormez bien? Vous dormez tranquilles?

Vous êtes pour la réforme des retraites qui va faire reculer l'espérance de vie et jeter dans la rue de vieux pauvres?

Vous êtes pour la réforme du chômage qui vient de jeter dans la rue des milliers de personnes privées d'allocations?

A part ça, ça va?

Un DRH d'Auchan qui vire une caissière CFDT (!) parce qu'elle s'est trompée de 80 centimes, et qui touche 71000 euros en août dernier en plus de ses indemnités parlementaires : ça vous va comme "Haut commissaire aux retraites" qui baissent?

Ce pouvoir de robots pourris du pognon tombé de la poche d'oligarques qui ne paient pas leurs impôts : c'est votre genre de beauté?

Un Premier ministre qui déclare au syndicaliste qui lui fait face que le Président de la République s'exprimera le 31 décembre comme d'habitude, alors que près de deux millions de personnes sont descendues hier dans la rue, vous trouvez ça normal?

Un pouvoir qui gouverne contre son peuple au point de l'éborgner, de faire exploser des mains, d'arrêter préventivement de simples manifestants, et qui nous jette à la figure l'aumône du retrait d'un âge pivot déjà en vigueur, et 15 euros pour les pauvres (merci, Madame Péni-qu'aux appartements parisiens non déclarés), ça vous va? 

Un pouvoir qui méprise les enseignants au point de déclarer (l'infâme Darmanin) devant des millions de personnes qu'ils ont été augmentés par J.-M. Blanquer, l'ami sarkozyste du tortionnaire argentin Sandoval, ça vous va encore?

 

Ben non : ça va pas. 

Ça n'est pas la grève contre la réforme des retraites qu'on devrait faire - on la fait - c'est la grève jusqu'au retrait des assassins.

 

 

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