Les écrivains ne sont pas Charlie

En lisant Le Monde des Livres de jeudi dernier[1], je me dis d'abord que, et c’est une bonne nouvelle, les écrivains ne sont pas un troupeau homogène vivant dans le même petit nuage en surplomb, d'où par miracle,  ils réussiraient à s'extraire de la situation qui nous est faite pour y voir plus clair et plus juste, tous ensemble dans la même direction de lumière. Je réagis ici à ce débat en m’efforçant de le rendre lisible.

En lisant Le Monde des Livres de jeudi dernier[1], je me dis d'abord que, et c’est une bonne nouvelle, les écrivains ne sont pas un troupeau homogène vivant dans le même petit nuage en surplomb, d'où par miracle,  ils réussiraient à s'extraire de la situation qui nous est faite pour y voir plus clair et plus juste, tous ensemble dans la même direction de lumière. Je réagis ici à ce débat en m’efforçant de le rendre lisible.

Il est évident par exemple qu'un abîme sépare les propos de Russell Banks et ceux d'Olivier Rolin. Le second veut la guerre des civilisations (Occident contre Islam), le premier récuse le mot guerre pour qu'on se donne une chance d'éviter le massacre généralisé et les dérives américaines antidémocratiques engendrées par le Patriot Act : il nous enjoint de « ne pas traiter les attaques comme des faits de guerre mais comme des actes criminels ».

Il suffit de lire les propos inqualifiables d’Olivier Rolin, pour apprécier la justesse de la mise en garde de Russell Banks : la logique (la rhétorique) d’héroïsation de la violence et de la guerre est à l’œuvre aussi bien chez les criminels (sous couvert d’islamisme radicalisé) que chez les thuriféraires de la guerre contre l’Islam, à quoi nous appelle l’ancien maoïste ; entre les lignes il est vrai, mais j’ai entendu d’autres de ses amis exprimer sa pensée à haute voix, et suggérer que cette guerre, ce serait Munich de ne pas la mener frontalement et ouvertement. Par ce raisonnement, Rolin et ses amis ont soutenu la calamiteuse guerre contre l’Irak, et continuent tous les jours de faire pression sur l’exécutif français pour qu’il s’engage plus avant dans la voie du conflit armé.

Parce qu'on en est là : le mot « guerre » est lâché par le Premier ministre Valls. Et de fait, il faut d'urgence choisir son camp ; le mien est sans équivoque celui de l’américain Russell Banks et de la majorité des écrivains qui se sont exprimés jeudi dans Le Monde : résister à la fascination de la violence extrême par la recherche de la description juste de conflits, qu’il ne s’agit pas de dénier mais d’élaborer.

Cette guerre du mot juste contre la facilité de l’appel aux armes, Russell Banks appelle à la mener en récusant le vocabulaire de l’héroïsation pour parler aussi bien des victimes des attaques meurtrières que de leurs bourreaux : il n’évoque pas la figure classique d’Erostrate, mais il rappelle que « devenir martyr, on le sait bien, est l’ultime façon de devenir célèbre ». Autrement dit, l’évènement qui vient de se produire ne doit pas être interprété en termes de « guerre des religions », comme le veut Olivier Rolin, mais ramené à la plus juste dimension d’un affolement insensé d’individus acculturés ne parvenant pas à trouver leur place dans une société française, où ils sont de fait en proie à une « ségrégation pernicieuse » (Sabri Louatah), ethniquement discriminante. Or cette discrimination par les origines s’opère d’abord selon des mécanismes de discrimination sociale, il ne faut jamais perdre de vue ce fait : les travailleurs déplacés, immigrés, sont d’abord une main-d’œuvre livrée au capitalisme industriel international, et coupée de ses ressources paysannes.

JMG Le Clézio le dit avec force : la vraie guerre à mener pour que le pire n’ait pas lieu est une « guerre contre l’injustice, contre l’oubli tactique dans lequel on tient une partie de la population (en France, mais aussi dans le monde) en ne partageant pas avec elle les bienfaits de la culture et les chances de la réussite sociale ». Autrement dit : la guerre juste des mots est nécessairement celle de la lutte pour l’égalité (en droit, et en fait), le partage des richesses, et contre la ghettoïsation spatiale, culturelle des plus pauvres.

Désamorcer la violence qui tue, ce n’est pas se voiler la face (sourire : l’expression résonne comme on sait dans le contexte, et certes je ne suis pas voilée) : oui, je suis saisie, d’autant plus durement que je suis professeure, comme Antoine Compagnon, par « l’horreur » de constater notre échec patent, notamment à l’école. Nous avons échoué à exorciser le « démon identitaire » qui est « entré dans nos corps de pourceaux » (Sabri Louatah encore), parce que la « France balkanisée » n’a pas réalisé dans les faits ses « vieux principes fanés » d’égalité, liberté, fraternité (je rectifie pour mon compte : « profanés » davantage que fanés).

Comme Lydie Salvayre, et comme elle éclairée par mon expérience professionnelle, désormais « je suis convaincue qu’il faudra du temps, beaucoup de temps, avant que les haines ne s’apaisent », que le travail pour s’en émanciper sera « pas impossible, mais considérable », précisément parce que, comme l’affirme Kamel Daoud, peu suspect de se réfugier dans la tour d’ivoire des intellectuels pantouflards (il est la cible depuis décembre d’une fatwa) : « l’enjeu est culturel ».

Et c’est parce que l’enjeu de fond est culturel qu’aujourd’hui plus qu’hier, l’engagement des écrivains est à nouveau requis, mais aussi la vigilance de tous ceux qui s’expriment sur les réseaux sociaux. Jakuta Alikavazovic le dit  justement : chacun doit méditer gravement « l’utilité collective de son expression personnelle ».  

Contre ceux qui depuis longtemps (la mort de Sartre), prétendent sacraliser la fonction d’écrivain (en même temps d’ailleurs que son statut social s’est considérablement dégradé), en essentialisant une communauté univoque d’esprits soi-disant éclairés par « l’écriture », osons dire haut et fort, et le supplément du Monde le démontre (peut-être à son corps défendant) : une telle communauté n’existe pas. Et au contraire, il est nécessaire que la controverse politique, éthique ait lieu sur ce terrain de la littérature et de sa raison d'être.

La littérature est le lieu par excellence de la  guerre des mots justes, et Christine Angot assume avec audace de porter le fer  (de métaphoriser la guerre) en polémiquant durement avec un autre écrivain, Michel Houellebecq, dont elle accuse les romans d'exprimer un nihilisme semblable à celui…  des meurtriers déchargeant lâchement leurs kalachnikovs sur dix-sept personnes  « On n’arrive plus à être unique depuis que ça s’est passé », écrit bellement C. Angot. On nous a tous pris en otages pour nous « assigner à des communautés réduites » : « des Tunisiens, des policiers, des juifs, des femmes, des Arabes, on dresse des listes ». Or que fait d’autre Michel Houellebecq dans chacun de ses romans, sinon tenter de nous persuader que « peut-être on n’est pas quelqu’un », mais un « musulman », un « Français de souche », ou pire un chien, remuant la queue parmi d’autres chiens, la levant devant le sexe forcément flapi de n’importe quelle chienne, voué par essence en quelque sorte à se laisser bercer par la musique terroriste de la haine de soi, vrai moteur nucléaire de la guerre et du meurtre.  C. Angot a cette formule admirable, qui résume absolument la contre-éthique nihiliste profondément antireligieuse et antilittéraire des meurtriers de janvier, aussi bien que de leurs adversaires va-t-en-guerre : ils nous « somment d’être fascinés par notre mort prochaine ». Et C. Angot d’insister contre Olivier Rolin (à qui elle ne s’adresse pas ; mais que fait d’autre Olivier Rolin avec sa « peur de l’Islam », que de désigner un ensemble d’individus comme possiblement complices de ces meurtres, pour la seule raison qu’ils sont musulmans) : « il n’y a pas de retour du religieux, c’est la fin au contraire ».

Les meurtriers qui croient agir au nom de la religion proclament en réalité sa fin, Angot a raison : sa négation. Considérer aujourd'hui que les attentats nous somment d'être pour ou contre la religion, c'est se tromper de débat. Ils nous somment d'être pour ou contre le nihilisme de ceux qui veulent la guerre.

Houellebecq, quant à lui, « décrète » la mort de la littérature, vieille antienne des esprits fatigués (qu’ils aillent se coucher). De quelle littérature parle-t-il (sa prose, qui passe pour de la littérature, se vend bien) ? Angot nous le dit : de cette littérature qui se donne pour tâche de dévoiler notre difficulté à tous de coller aux étiquettes sociales si pauvres qu’on nous propose ; l’écrivain véritable se sent appelé à dire sa singularité inclassable, et appelle le lecteur à la reconnaître en lui ; toujours il échoue et c’est pour cela qu’il recommence, tendu vers cet inaccessible horizon : inscrire dans la langue commune l’absoluité de l’existence singulière telle qu’elle n’existera jamais plus et qu’elle n'avait jamais existé.

Houellebecq au contraire, comme les assassins, nous dénie la qualité d’individus singuliers, nous ne sommes que des « journalistes », « policiers », « juifs», à l’évidence remplaçables si l’on s’en tient à cet énoncé, c’est-à-dire, déjà, des cadavres en puissance.

Voilà l’ « enjeu culturel » de fond dont parle Kamel Daoud. Apprendre à dire, autant qu’on peut, la singularité, affirmer l’irremplaçabilité de chaque être, s’émerveiller de son existence, clamer le scandale de sa disparition. Tel est le véritable enjeu de la guerre des mots justes que se mènent les écrivains entre eux : ravalent-ils les êtres au niveau des caniches, ou offrent-ils au lecteur « dans un livre, le sentiment, réciproque, que quelqu'un qui n'a rien à voir avec soi est son frère humain » (Christine Angot) ?

Comment soutenir cet absolu de l’existence, comment l’affirmer, par quels mots le dire ? Par quel oui le défendre contre le non du meurtre, de l’injustice et du ricanement nihiliste ? Ceux qui « croient au ciel » l’appellent dieu, ceux qui n’y croient parlent tautologiquement d’« être », ou de la vie à défendre. Et se retrouvent ensemble, comme dans le beau poème d’Aragon, La rose et le réséda, dans le souci de déclarer la guerre à la mort. Il faut inlassablement rappeler que le mot d’ordre des fascistes espagnols Viva la muerte, qui pourrait aussi bien aujourd’hui être celui des combattants djihadistes, est nécessairement celui de tous les haineux et des va-t-en-guerre : l’objectif premier est d’annihiler l’autre, de le chosifier en ennemi à abattre. C’est là que doit être cherchée la vraie frontière politique et philosophique entre les meurtriers nihilistes et les autres.

Antoine Compagnon soutient que la liberté d’expression et la très traditionnelle irrévérence religieuse française (dont il rappelle à juste titre l’ancienneté et la richesse spécifique) ont été la cible de l’attaque des meurtriers, et oui, il faut défendre cette tradition.

Mais la liberté d’expression, c’est aussi la possibilité de dire aujourd’hui qu’on « n’est ni Houellebecq  ni Zemmour». Houellebecq a le droit de publier et de vendre tous les pamphlets nihilistes de la terre ; et ceux qui hurlent qu’on l’en empêche, ou que Zemmour est un paria, sont d’infâmes tartufes : il suffit d’entrer dans n’importe quelle librairie ou supermarché pour voir que non seulement, ils ne sont pas empêchés mais qu’on leur offre la vedette.

La liberté d'expression, c'est de dire, avec C. Angot, « merde » à ceux qui liront Houellebecq, parce que, en effet, le lire c’est sourdement accepter à  plus ou moins petite dose son message de haine morbide et de guerre civile, qu'Angot résume efficacement par cette formule : « Si on fait barrage au Front national, les Arabes vont diriger la France ».

Et la liberté d’expression, c’est aussi de dire aujourd’hui qu’on « n’est pas Charlie ». De le dire, sans être accusé de je ne sais quelle complicité avec le nihilisme imbécile des meurtriers, mais par le souci, au contraire, d’apercevoir ce nihilisme guerrier là où il n’est pas censé être. La liberté d’expression, c’est d'abord le questionnement et l’irrévérence devant le solennel sérieux des mouvements unanimistes, quels qu’ils soient, y compris son mot d'ordre si faible repris par la foule : « Je suis Charlie ».

Lequel est aux antipodes de la littérature, par l’effet d’écrasement des singularités qu’il produit. « On arrive plus à être unique depuis que ça s’est passé », écrit Christine Angot. Alors certes on peut se rassurer à bon compte avec JMG Le Clézio : « Pendant cet instant miraculeux [le défilé du 11 janvier], les barrières des classes et des origines, les différences des croyances, les murs séparant les êtres n’existaient plus. Il n’y avait qu’un seul peuple de France, multiple et unique, divers et battant d’un même cœur ».

On observera que ces lignes de Le Clezio pourraient servir à décrire n’importe quelle communion… religieuse, au mot près. C’est le paradoxe du rationalisme universaliste qu’il reproduit en un certain point les mêmes erreurs que le fanatisme religieux. Voilà que ça se complique. Vertige. Les esprits faibles renoncent à me suivre. Pour les autres, encore ceci :  c’est pourtant en ce point que s’ouvre l’immense et passionnante littérature profane, mystique, religieuse, philosophique explorant depuis des siècles la difficile dialectique entre dépassement de soi et affirmation de la différence singulière, dialectique infinie dans l’impossible résolution de sa contradiction, et nécessaire à la compréhension de l’autre (de l’être).

La vérité n’est pas du côté des oppositions binaires, religion/laïcité, communion nationale laïque contre communion religieuse. La vérité se mesure à la possibilité ou non de continuer à raconter l’histoire (c’est-à-dire à la faire), à dire le réel (à le révéler dans son infini mouvement et son inépuisable complexité), sans être arrêté par des mots d’ordre statiques  – par exemple «  Je suis Charlie ». Le moment unanimiste a peut-être valeur thérapeutique d’écarter la terreur, et en cela il n’est pas mauvais. Mais il doit être dépassé pour faire place à l’esprit critique, à l’expression du dissensus politique et des blessures sociales (sans quoi la démocratie ne veut rien dire). Et au rire.

Le rire aussi est un tremblement, et il ne vaut que s’il ébranle, que s’il bouleverse, que s’il permet de secouer les écailles des étiquettes et des certitudes, jamais lorsqu’il conforte la dénonciation collective d’un autre stigmatisé, ou la haine. C’est toute l’ambiguïté de la caricature : miroir tendu à celui ou celle qui croit se reconnaître dans un trait d’appartenance collective, dans une « distinction » retournée par le dessinateur comme une arme contre celui qui la brandit. Ce miroir n’est génial que si, comme la littérature, il laisse à l’autre la possibilité de ne pas s’y reconnaître ou de s’en déprendre, et tient compte des rapports de force sociaux entre le distingué et le caricaturiste. Caricaturer un musulman ou la religion musulmane, dans un contexte socio-culturel (français) défavorable à ceux qu’on stigmatise comme « musulmans » (l'aricle d'Olivier Rolin), est un geste à manier avec précaution, parce qu’il peut quitter l’orbe littéraire de la guerre des mots justes, pour servir d’arme de propagande dans l’arène implacable de la guerre tout court. D’autant que la littérature au sens où la défend Christine Angot, est un appel à l’existence singulière qui n’est pas offert également à tous : quelle place occupent les grands textes littéraires et l’apprentissage de la langue dans l’enseignement en France ? Certainement pas la première, qui devrait être la sienne. Et ce ne sont pas des cours de « morale laïque » qui vont combler ce manque.

Il faut pouvoir continuer à rire de tout, mais je suis du côté des rieurs seulement lorsque leur rire est une manière de défaire la communion sans détruire la possibilité d’empathie, d’affirmer la singularité sans, à partir d’elle, reconduire l’exclusion.

La liberté d’expression, c’est aussi dire haut et fort qu’à cette aune, certains dessins de Charlie Hebdo, ça n’est pas de la littérature, pas la mienne en tout cas. Dire avec Christine Angot que les romans de Houellebecq, malgré leurs qualités narratives et de captation des symptômes, signalent en effet un certain épuisement de la littérature, ou que Zemmour n’est pas un « grand intellectuel » avec lequel il serait nécessaire de dialoguer, mais un idéologue fasciste.

La liberté d’expression, c’est de pouvoir affirmer que l’espace de résonance extraordinaire que les médias leur offre, l’un en tant qu’écrivain, l’autre en tant que journaliste, est parfaitement immérité et indécent ; qu’il y a des gens qui prennent tous les jours des décisions en ce sens, et sont donc responsables de cette situation. L’argument vicieux de l’offre et de la demande n’est pas valable : certes l’un et l’autre sont le symptôme d’une certaine décomposition politique et culturelle. Mais les médias sont partie prenante du phénomène, qu’ils amplifient démesurément par les choix éditoriaux qui sont sciemment faits : ils « suivent la pente »  (pour reprendre l’expression juste de Christine Angot), du désir de guerre et de la « dédiabolisation » des pires discours de haine, exactement comme Zemmour et Houellebecq : c’est pour cela qu’ils se reconnaissent en eux. En cela, ils se conduisent, c’est vrai, comme des chiens.

Mais personne n’est obligé d’aller pisser sur le même réverbère. Choisir la guerre plutôt que la littérature (la singularité questionnante), ce serait ça, le vrai « suicide français ». La foule de dimanche et son mot d’ordre unanimiste n’étaient pas trop rassurants à cet égard : mais c’est maintenant que les actes décisifs vont avoir lieu.

 


[1] Le Monde des Livres daté du vendredi 16 janvier : toutes les citations sont issues des différents articles ou interview (Russell Banks) de ce cahier.

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