Qui a peur des classes populaires?

Le directeur de la Schaubühne de Berlin, Thomas Ostermeier, fête le cinquantenaire de 68 (et le sien) en réinventant pour la scène et l'écran le «Retour à Reims» de Didier Eribon. Oubliez tout ce que vous avez toujours cru savoir sur les rapports de l'art et de la politique : c'est à l'espace Cardin jusqu'au 16 février.

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Fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage de Reims, D. Eribon est aujourd’hui professeur d’université et son œuvre est reconnue internationalement. Seul de ses frères et sœur à lire Sartre et Marx sous le regard des siens, qui déjà jugeaient qu’il trahissait, il est devenu un intellectuel parce que c’était aller au bout de la solitude, au bout de la trahison qu’était aussi son homosexualité, cette rupture radicale avec la Famille.

« L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous » : cette phrase de Sartre autorise le jeune homme à accomplir  une « rééducation complète de soi-même ». Devenu le biographe remarqué de M. Foucault et l'ami de P. Bourdieu,  l'ex-provincial élabore une réflexion originale, sociologique, philosophique, sur l’identité gay qu’il s’était construite, séduit les universités américaines, puis françaises.

Longtemps il n’est plus revenu à Reims. Et puis son père atteint de la maladie d’Alzheimer est hospitalisé.

Le professeur est pris d'angoisses de mort, qu'il interroge dans un récit autobiographique très distancé et analytique, publié en 2009. Le professeur comprend que cette menace imaginaire, c’est celle qui pèse réellement sur l’espérance de vie des siens : la violence des dominants qui mutile le corps des dominés. Mais pourquoi avoir privilégié le questionnement de l’identité sexuelle et occulté la question sociale – et cette amputation qu’a été l’arrachement à son milieu social d’origine ?

En 2016, Thomas Ostermeier, acteur et metteur en scène passé par le Berliner Ensemble fondé par Brecht, est bouleversé par sa lecture de Retour à Reims (Fayard, 2009): il est né en 1968, en Bavière du sud, dans un milieu populaire. Son adaptation du livre présentée par le Théâtre de la Ville met en abyme sa mise en scène : une comédienne, Irène Jacob, enregistre le texte en studio sous la direction de Cédric Eeckhout. Au-dessus d’eux le film qu'il s'agit de doubler, nous montre D. Eribon regardant les photos de famille que lui tend sa mère...

50 ans après 68, où en est-on avec la question des classes sociales? Comment réinventer aujourd'hui un art engagé?

Les corps des acteurs dirigés par Ostermeier comme le livre d’Eribon disent ceci : il n’y a qu’une seule espèce humaine et le racisme social est, comme la misogynie et l’homophobie, une variante mieux acceptée du racisme tout court. Sans violence, par jeu, comme jouent les enfants, les acteurs se dépouillent sous nos yeux des carapaces défensives et offensives des représentations sociales. La différence de classe comme la différence ethnique ne sont que des histoires devenues des géographies. Les lieux, les coutumes, la division du travail et la distinction sociale, attribuent à chacun, en fonction de son sexe, des rôles convenus, transformant les contraintes « culturelles » en manières d’être intériorisées.

Ces contraintes sont la matière première du théâtre, celles que l’acteur qu’a été Ostermeier pétrit pour construire le personnage, celles que, metteur en scène, Ostermeier déconstruit pour découvrir la chair à vif sous le maquillage. Une autre de ses mises en scène (La Nuit des Rois de Shakespeare) est présentée ces jours-ci à la Comédie française à guichets fermés, tant le spectacle a un succès mérité. La différence sexuelle y est interrogée à se tordre de rire dans une fidélité exacte au baroque shakespearien : surgissent dans les intermèdes improvisés les gilets jaunes des rues adjacentes.

Ils prennent d’assaut les Champs Elysées, et Irène Jacob, de sa belle voix grave, murmurée, continue sa lecture : pourquoi les classes populaires se sont-elles laissé tenter par le vote d’extrême-droite ?

Agacée, elle s’interrompt et proteste : c’est une caricature de suggérer que les gilets jaunes sont tous des fascistes !

Dans mon fauteuil de spectatrice, je pense : c’est une caricature de donner à penser que ce sont les anciens électeurs du PC qui votent aujourd’hui M. Le Pen. La gauche a toujours été minoritaire chez les ouvriers, sauf en 1981, et c’est le vote de droite qui s’est effondré. Seule une minorité des anciens électeurs de gauche a reporté sa colère sur le vote RN, la plupart s’abstiennent.

Alors pourquoi ajouter à la stigmatisation sociale une stigmatisation politique mal fondée?

Du coup à la séance suivante de l’enregistrement, une semaine plus tard (Acte II de la pièce), le metteur en scène (C. Eeckout/Ostermeier) projette d’autres images : la gauche de gouvernement abandonnant en 1983 les classes populaires, la lutte des classes, l’anticapitalisme, est la véritable responsable de la sécession des classes populaires. 

Des classes populaires seulement, vraiment? Qui a vidé de tout sens la notion d'"intérêt général"? Est-ce que ça ne serait pas plutôt le pantouflage qui amasse de l'argent dans le privé et revient se faire élire président de la République grâce aux susbsides de ses ex-employeurs? Qui a phagocyté le pouvoir d'état au point de le dissocier de toute finalité démocratique et sociale?

Est-ce que j'y crois encore, moi, à cette "démocratie représentative"? Interpellé, le preneur de son sort de sa cabine.

Blade Mc Alimbaye rappe, c’est à lui qu’appartient le studio d'enregistrement sur la scène : cette histoire de la gauche dans le film, c’est la sienne à lui, lui à qui on demande de « s’intégrer », alors que son grand-père, tirailleur sénégalais, est un rescapé de l’armée française, qui l’avait envoyé se faire tuer en première ligne.

Energisés par l’art d’Ostermeier « qui rend la vie plus intéressante que l’art » (R. Filliou), on sort dans la rue décontenancé et comme lavé. La "représentation" a rejoint le présent, la présence.

Mais on se sent comme à l'étroit. 

Tiens, c'est marrant, les Champs Elysées sont à deux pas. Et c'est bientôt l'Acte XI.

Ils arrivent de Reims, les gilets jaunes.

Elle revient de Reims, la question. La question de 68. La question sociale.

Et si les "gilets jaunes", ça n'était pas seulement, rédacteurs de Mediapart, ceux qu'"on regarde avec complaisance" ou non?

Et si on se demandait comment la détricoter ensemble la tunique empoisonnée de la domination ?

Pascale Fautrier (Ce texte est une version remaniée et développée de l'article paru dans L'Humanité (le titre n'était pas de moi) le lundi 14 janvier : https://www.humanite.fr/theatre-sur-la-conscience-et-linconscient-de-la-classe-ouvriere-666285)

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