La Littérature, pour quoi faire?

Petite recension du gros livre d'Alexandre Gefen, Réparer le monde, Corti, 2017, publiée lundi 19 février dans L'Humanité, et ici très légèrement augmentée.

Le titre de ce livre est ambigu. La littérature éprouverait le besoin de « justifier son existence » en se pensant comme « utile » : ce « changement de paradigme » serait-il une manière défensive de ne pas perdre la face ? Le constat est convaincant. Beaucoup d’écrivains prétendent « faire du bien » à leurs lecteurs, et l’argument de vente récurrent est que tel livre « rend heureux », voire « répare ». La « réparation », dans son double sens de compensation pour un dommage subi et de soin ou de résilience, serait aussi bien un effet de la lecture que de l’écriture. Il s’agirait de réparer les identités fragilisées par des maux internes – pathologies graves, dépressions, deuils – mais aussi des maux externes, maladies du « corps social ». Cette conception thérapeutique et thaumaturgique de l’activité littéraire semble avoir partie liée avec une certaine désacralisation (et démocratisation) de la littérature patrimoniale et du statut d’écrivain. Paradoxalement, elle conférerait aux textes des vertus dévolues aux grands livres sacrés et à la prière : garantir une justification transcendantale des existences, qui ne « compteraient » qu’à condition d’être sublimées en récits.

La littérature culpabilisatrice dominante sur le marché

Cette conception utilitariste de la littérature se heurte aux définitions esthétiques, depuis la fin du romantisme, d’une « littérarité » autonome, censée distingue les « écrivains » des « écrivants » (Barthes) par le fait que, pour les premiers, la pratique littéraire serait à elle-même sa propre fin. À cette critique formaliste et conservatrice (voire réactionnaire : Richard Millet) du nouveau paradigme thérapeutique, s’opposerait une autre critique, dénonçant la médicalisation mercantiliste de la littérature « comme un dispositif faussement émancipateur du néolibéralisme ». Ce dispositif viserait à rendre les individus responsables de tous leurs maux sociaux et chercherait à les persuader que leur « guérison » ne tient qu’à eux. À peine esquissé par Alexandre Gefen, un nouveau « roman engagé » se distinguerait aussi bien de l’aristocratisme autiste du formalisme que de la littérature compassionnelle, moralisante et culpabilisatrice dominant le marché. Ce nouvel « engagement » des écrivains refuserait la posture défensive de la justification, en affirmant la gratuité offensive du geste littéraire comme révolte contre ce qu’il faut bien appeler l’antipolitique de la charité.

Force est de constater que cette variante politisée du nouveau paradigme ne se connaît pas elle-même et ne s'est pas encore constituée théoriquement. Le grand mérite d'Alexandre Gefen est de cartographier ce changement de paradigme, de constater son caractère irréversible et d'en proposer une généalogie. Il nous oblige à penser ses implications esthétiques, morales et politiques : à nous situer (nous : lecteurs, écrivains) par rapport à elles.

Pascale Fautrier

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