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Billet de blog 23 avr. 2018

Blacks turn Red ou Nancy Cunard et le communisme noir

« On connaît en France Nancy Cunard surtout »... pour avoir été l’amante du jeune Aragon, lequel, en 1960, poursuivait dans Les Lettres françaises : « Et on ne pourra faire, sans parler d’elle, l’histoire intellectuelle d’une part de ce siècle ». De fait, la belle anglaise émancipée, icône des « années folles », mérite mieux que l’oubli dans lequel son nom est tombé.

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 Negro Anthology Nancy Cunard Nouvelles Éditions Place, 872 pages, 99 euros
La réédition de la Negro Anthology en fac-similé est un événement éditorial et dans le champ des idées s’inscrivant dans l’histoire du panafricanisme.(Une version plus courte de ce billet a été publié jeudi dans L'Humanité).

Poétesse publiée par Leonard et Virginia Woolf, éditrice de Beckett ou Ezra Pound, grand reporter pendant la guerre d’Espagne, traductrice, elle a contribué en outre d’une manière magistrale à l’« l’histoire du panafricanisme » en publiant en 1934 Negro Anthology, « synthèse majeure, unique et originale de la diversité des discours scientifiques, politiques et culturels des Noirs et sur les Noirs dans les années 1930 », dans le but de « montrer, démontrer que le préjugé racial ne repose sur aucune justification », que les Noirs, américains, africains, européens, ont derrière eux une « longue histoire sociale et culturelle » (Sarah Frioux-Salgas). Pour l’éditeur, Cyrille Zola-Place, rééditer cette œuvre-monument vaut manifeste : la défense d’une pratique d’écriture à la fois politiquement engagée et formellement inventive, décloisonnant les genres, et « engageant » le lecteur à la lutte contre toutes les formes de discrimination, sans imposer un cadre idéologique rigide. De fait cette anthologie panoptique a le mérite de faire entendre des voix très discordantes, les unes portant parfois des jugements très sévères sur les autres à quelques pages de distance. N. Cunard déclare par exemple : « L’ordre mondial communiste est la solution au problème noir », et consacre un chapitre au candidat du Parti communiste américain à la vice-présidence des Etats-Unis en 1932. Les leaders noirs américains plus modérés sont vertement attaqués, mais leurs textes tout de même publiés. Ces 872 pages abondamment illustrées sont loin de se réduire à ces polémiques : formidable montage poético-politique, « patchwork de couleurs et de rythmes qui miment les improvisations du jazz » (Mamadou Diouf), s’y trouvent mêlés la culture populaire et les essais universitaires, des extraits de journaux ou d’ouvrages, discours politiques, affiches, témoignages, traités historiques, récits d’esclaves, comptes-rendus de jugements, partitions musicales, photographies, dessins, statistiques, poèmes, tracts. Pour cette « grande fille du temps » (Aragon), le passage des frontières n’est pas une pose esthétique mais un mode de vie, une éthique, une politique. Aussi parce qu’elle ne tient pas en place : sa radicalité et sa fureur à transgresser les limites ne sont pas seulement inspirés par de bons sentiments.  Héritière d’une famille d’armateurs, Nancy Cunard « félonne et féline », appartient à cette haute société anglaise, dont la « mission civilisatrice », colonialiste et raciste, vacille sur ses bases après la guerre de 14, et qui cherche à renouveler son universalisme impérialiste en intégrant des « aires culturelles autrefois subalternes » (M. Diouf). Il y a chez cette nouvelle convertie à « l’internationalisme noir en marche », toute la désinvolture aisée des riches qui se déclarent volontiers hors la loi parce qu’ils la font. Dans la solitude d’un éclatant narcissisme, elle prend néanmoins le risque, contre les siens, du désir de fraternité, imposant à sa mère, Lady victorienne, son amour pour Henry Crowder, pianiste africain-américain, qui joua un rôle déterminant dans la constitution de cette anthologie. La comédie que cette femme brillante s’est jouée à elle-même atteint une grandeur sublime dans sa poésie, republiée par le même éditeur : « Moi, la parfaite étrangère,/ hors caste et hors la loi de l’existence,/ fidèle à une seule règle, une logique personnelle qui ne se dilue dans rien, ni ne se plie aux règles générales ; inflexible, et le sachant de longue expérience » [1].

[1] Nancy Cunard, Parallaxe, Nouvelles Editions Place, 2016, p. 85.

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