Avoir le temps

Recension du livre de Jacques Rancière, Les Temps modernes, La Fabrique, parue le lundi 29 octobre dans L'Humanité.

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Depuis longtemps, Jacques Rancière réfléchit à la dialectique subtile entre l’histoire des formes de vie collective et celle des formes d’art. Les arts classiques imposaient une hiérarchie entre personnes (dominantes et dominées), actions (réfléchies pour les unes, répétitives et coupées de leurs fins pour les autres) et temporalités (le temps de réfléchir aux fins des dominants, l’impossibilité de trouver le temps pour les dominés). La « bonne » modernité consiste pour le philosophe à en finir avec la valorisation des formes de vie des dominants, et à promouvoir des formes de sensibilité qui permettent la « reconquête du temps » par tous. « La démarche chaloupée » du vagabond Charlot dans les Temps modernes lui semble l’étendard de cette lutte contre la mécanisation des gestes prolétaires, imposée par la taylorisation industrielle. On le suivra moins lorsque, pour détruire la logique inégalitaire du rapport au temps, Rancière propose un formalisme qu’il nomme « communisme esthétique » : selon lui, les personnes et les choses doivent être représentées dans une stricte équivalence, et les actions humaines apparaître coupées de leurs buts, comme de purs mouvements.

Une « symphonie » égalitaire et démocratique

Le film somptueux de Dziga Vertov l’Homme à la caméra (1929) est pour lui le modèle de cet art moderne communiste, opposant l’horizontalité de cette équivalence généralisée à la centralisation étatique du communisme vertical des États dits « socialistes » (URSS et Chine). Dans ce chef-d’œuvre absolu du cinéma muet sont en effet montés en équivalence les gestes ouvriers, ceux des sportifs ou des agents de la circulation, les mouvements de foule, et les engrenages des machines. Pourtant, si cette « symphonie » est égalitaire et démocratique, ce n’est pas parce que tout s’y égale à tout. C’est au contraire parce que les effets de contraste dus au montage accéléré font surgir presque à chaque plan de fulgurantes beautés singulières. Ce n’est pas la mécanique vitale du mouvement libéré de ses fins qui est célébrée par Vertov – tout près, trop près de la fascination futuriste et fasciste pour la force nue. Mais, au contraire, la course de vitesse gaie qu’un regard solitaire et décidé gagne de justesse contre la répétition morbide de gestes dépourvus de significations : déshumanisés. Walter Benjamin prévenait que l’esthétisation de la politique est un des traits fondamentaux du fascisme. Pantins réduits à contempler le spectacle de notre destruction par les dominants, gardons-nous d’esthétiser notre impuissance politique.

Jacques Rancière, Les Temps modernes, La Fabrique, 144 pages, 13 euros

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