Elle veut écrire et le temps passe, ça ne fait pas un scénario, toutes ces listes de mots qu’elle aligne sur le petit carnet dans sa poche, ces phrases, ces questions, les pensées des hommes et des femmes dans le métro, « Est-ce que je vais toucher mon salaire ? », « Est-ce que je suis vraiment si seule », « Comment est-ce possible d’être aussi seul que ça ». Il n’y a plus d’argent, l’ami qui devait venir aujourd’hui n’est pas venu, elle ne sait pas où dormir ce soir, au téléphone, plus personne ne répond. « Est-ce qu’il y a des amis ? Est-ce qu’on peut compter sur les amis ? ». Ca m’est arrivé à moi, ça vous est arrivé à vous, c’est en train de nous arriver à tous.

Le vertige des possibles de Viviane Perelmuter Le vertige des possibles de Viviane Perelmuter

Même si on n’écrit rien du tout. Le soir tombe. Elle voudrait crier et le cri se perd dans la rumeur des rues de Paris, bousculé par les passants aux visages perdus. « Comment font-ils pour continuer ? » « Où trouvent-ils la force d’avancer encore ? » Elle prend le métro au hasard, et elle les regarde s’accrocher à leur portable, à cette image dans leur tête (Est-ce qu’il va m’appeler, Est-ce qu’elle m’aime encore ? Est-ce que vraiment je vais divorcer d’avec ma femme ?). Le soir tombe. Peut-être si elle avait pris un autre chemin, rencontré d’autres visages, et à ce carrefour, choisi d’aller à droite plutôt qu’à gauche, et à présent elle ne sait plus choisir du tout. Elle reste là devant la devanture du coiffeur, à regarder ses gestes précis, on dirait qu'ils ont du sens, on dirait que bientôt, ce qu’elle voit, ce qu’on voit à l’écran, les reflets mêlés des lumières de la ville, comme coulés ensemble pour faire apparaître une autre forme, sous la voix off, mais laquelle, on dirait que bientôt on va savoir, on va savoir déchiffrer tous ces signes, on va savoir quelle route prendre, s’il faut s’arrêter contre la chaleur de ce corps-là, répondre vraiment, séance tenante, à ce sourire, ou bien, ou bien tourner la tête de l’autre côté. Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, — le nouvel amour !, disait Rimbaud autrefois.

Perdus, dispersés, isolés, confus, seuls, seuls. Et la beauté qui continue à faire signe : on y va, on saura bientôt où. Ce mur lézardé en face de nous. On en est là, devant le mur, ensemble là, juste à ce point-là de l’histoire. Et les griffures sur le mur, ça fait comme un murmure confus qui nous parle et nous étourdit : le vertige des possibles. Il faut y aller vite, au cinéma Saint-André-des-Arts, il faut aller voir Le vertige des possibles de Viviane Perelmuter, si on veut avoir une chance de voir, de savoir ce que nous vivons seuls et enfin ensemble, et petits poucets de la solitude lucide, attentifs enfin aux signes du monde qui vient, capables peut-être d'inventer un autre avenir. Et si nous n'étions pas ces monades fermés sur elles-mêmes que montrent les autres films. Les films, c'est comme nous, peu de chances on leur laisse, bien peu de temps, à nous de savoir si l'on veut vivre dans le monde de la chance retrouvée. Il paraît que c'est la révolution en Espagne.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.