AligreFM : Philippe Vannini, passeur de liberté

C'est une nouvelle apprise par hasard, en même temps que l'annonce des festivités prévues pour les quarante ans d'Aligre FM, une des dernières radios libres de la région parisienne. Philippe Vannini, l'un de ses fondateurs, est mort le 15 Mai.

On pourrait penser que c'est une annonce minuscule, elle est majuscule, tant Philippe a tenu à bout de bras l'existence de cet ilôt de vraie liberté qu'est Aligre, qu'il a permis la perpétuation de cet esprit singulier des radios libres nées en 1981 – sans jamais céder aux sirènes du mercantilisme.

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Et il est encore plus triste pour moi d'apprendre sa mort au moment-même où d'aucun se remémore qu'il y a 16 ans, les Français avaient dit Non à ce que l'on avait appelé alors le « Traité Constitutionnel Européen », Non ramené à un Oui par la représentation nationale en 2008 sous la forme du Traité de Lisbonne. A cette époque de la campagne pour le référendum sur ce TCE, à l'heure où les médias « traditionnels » se faisaient les chantres du Oui, de façon quasi-univoque – s'en souvient-on?- , un appel de ma part à Philippe pour l'émission que j'animais alors sur les ondes d'Aligre: il fallait s'assurer que je ne mettais pas en danger la radio en n'invitant que des partisans du Non, pour contrebalancer modestement le Oui . Et Philippe, en tant que Président d'Aligre, a alors accepté. Comme avait été accepté tout ce que je faisais, sans jamais aucune intrusion dans la ligne éditoriale. Aligre, espace de liberté et de contre-pouvoir. Espace de liberté maintenue, préservée par l'action de Philippe Vannini qui ne ménageait jamais sa peine pour assurer la survie de cet espace toujours menacé par l'arrêt des subventions, la fin des emplois aidés , toutes mesures rendant toujours plus difficile l'élaboration des émissions - étranglement lent...


Aligre est une radio libre, vraiment, et diverse, riche des personnalités de ses animateurs et de leurs centres d'intérêt. Pour qui la recherche, l'Histoire, les cultures maghrébine, italienne, espagnole, les sans-voix ou les « sans-dents »- et toutes les musiques, toutes les musiques. Philippe Vannini, lui, s'intéressait à la littérature dans ses  Jeudis littéraires , et l'on a vu les plus illustres descendre l'escalier casse-gueule qui menait à notre studio décrépi. Il en a été ainsi de Alberto Moravia, Julien Green, Annie Ernaux, Michel Butor, Françoise Lefèvre, Gemma Salem, Michel Le Bris, Antonio Lobo Antunes, Toni Morrison, Louis Calaferte, Philippe Delerm, Patrick Grainville, Zvetlana Alexievitsch, Dario Fo, Gao Xingjan, Thomas Transtömer, Régis jauffret, Christine Angot, Marie N’Daye, Jean Védrine, Serge Doubrovsky, Douglas Kennedy, Paolo Rumiz, Claudio Magris, Eri de Luca, Diane de Selliers, Simone Gallimard, Pierre Belfond, Jérôme Lindon, Viviane Hamy, Hubert Nyssen et « beaucoup d'autres », comme le dit la page de présentation de son émission. 3000 entretiens, trésor constitué à partir d'un temps où la numérisation n'existait pas, entretiens dont Libération-même saluait sous la plume d'Emmanuelle Dasque la singularité et la beauté : « Ici, le micro n'a rien d'un lieu de promo où les auteurs viennent marchander le succès de leur prochain ouvrage et recevoir la bénédiction des critiques littéraires. Philippe Vannini est avant tout un lecteur qui ne se fie qu'à ses plaisirs de lecture et boude franchement les mondanités des lettrés. Il y a une ambiance intimiste, presque cocooning, dans cette émission. Les invités (auteurs, libraires, éditeurs, et parfois même lecteurs) s'expriment avec simplicité et passion. Partagent un bout de leur vie et pas forcement l'histoire de leur livre. « . Entretiens perdus à jamais ? On peut en retrouver pour le moins certains et retrouver la voix chaude de Philippe, « sa voix [qui]roule dans les graves », comme l'écrivait Libération.


Pour les trente ans d'Aligre et des radios libres, Philippe Vannini avait animé une table ronde sur cette question : « Radio-libres : qu'avons-nous fait de nos libertés ? ». A l'heure où l'on célèbre les 100 ans de la radio, et les 40 ans des radio-libres, la question mérite d'être étendue sans doute au-delà de la question de la radio...

Aligre, elle, toujours libre, sans attaches communautaires ou politiques, riche et pauvre à la fois, aura 40 ans en Décembre. Philippe ne pourra souffler les bougies et nous ne pourrons lui rendre grâce...


Oui, Philippe, Aligre, toujours libre. Grâce à toi. A ta pugnacité. A ton ouverture à ceux qui frappaient à la porte.
Aligre, 40 ans de liberté. En ces temps incertains.

Merci.


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