Les open badges dans l'Education Nationale: le mépris et le contrôle

En rire ? En pleurer ? Les Open Badges se développent de façon rampante à tous les étages de l'Éducation Nationale, des élèves jusqu'aux enseignants. Destructeurs de la valeur des diplômes, ils réorganiseront à terme les modalités de recrutement en usant d'une arme redoutable : l'intrusion dans la vie personnelle du salarié et le contrôle des modalités d'engagement du citoyen dans la cité.

ac-montpellier

Il serait malvenu de croire que les open badges qu'ont voulu mettre en valeur les académies de Montpellier ou Poitiers à la sortie de la période de confinement n'étaient que lubie de tel ou tel recteur, colifichets que les enseignants devraient s'auto-attribuer pour valoriser les compétences acquises en particulier lors de ce temps singulier d'enseignement à distance – colifichets dont il aurait convenu de se gausser en les pastichant, ce qui a été fait amplement par les enseignants – cédant en cela par trop à la tendance délétère contemporaine consistant à tourner en dérision les choses plutôt qu'à les passer au crible de l'analyse.

Car quoi ? L'un au moins des badges auraient dû pousser des hordes de professeurs en furie dans les rues tant son énoncé est une insulte première à ce qu'est leur métier, une méconnaissance insigne de ce en quoi il consiste essentiellement : ce badge était intitulé « Bâtisseur : un badge pour les enseignants qui produisent des contenus". Que croit donc notre hiérarchie que nous fassions si ce n'est, quotidiennement, que de « produire  des contenus » à destination de nos élèves ? Croit-elle donc que nous ne disions quotidiennement à nos élèves que cela : « Prenez le manuel page tant, lisez la leçon, faites les exercices X, X et X » ? En temps de confinement, le professeur principal que je suis ( non pour fliquer mes collègues, mais pour voir si la charge de travail demandée n'était pas trop importante) a vu de ses yeux vu le travail fait et demandé par ses collègues, les dizaines de fiches préparées par les uns et les autres, les liens mis vers des vidéos, vers des sons pour les professeurs de langues ou de musique....bref, les centaines de contenus originaux créés par mes collègues. L'idée-même que notre hiérarchie puisse oser penser qu'un badge particulier « créateur de contenus » puisse être envisagé est juste une insulte à notre métier puisque précisément la création de contenus est l'essence de notre métier. Mais tout cela n'est que révélateur du mépris profond de la hiérarchie de l'Education Nationale pour ses agents de terrain. 

Etonnée ? Non, habituée, mais toujours révoltée : qu'ils viennent en classe, qu'ils fassent cours et on discute après... Dans les autres métiers d'artisanat -parce que l'enseignement est un artisanat, avec la patte de l'artisan-, le maître d'apprentissage a, lui, au moins, cette valeur de s'être confronté à la matière. Il n'est pas la courroie de transmission méprisante des diktats imposés de plus haut, dont peut-être eux-mêmes n'ont pas conscience de la profonde transformation qu'ils impulsent de ce qui fonde notre système éducatif : la valorisation des savoirs et compétences acquises par le biais d'un diplôme national, diplôme négociable en terme de salaire en vertu des conventions collectives.

Parce que c'est bien cela dont il s'agit . La mise en place d'open badges que certains recteurs ont eu la maladresse de mettre en avant récemment, peu de temps après les « médailles »  pour les soignants et la sortie de Sibeth Ndiaye sur le ramassage des fraises s'inscrit en fait dans un plan établi de longue date  ( nombreux docs de référence à partir de cette page): derrière le prétexte de valoriser des compétences que le salarié se reconnaît au travers d'activités menées dans telle ou telle circonstance, c'est en fait la mise à bas des compétences certifiées par essence par l'obtention d'un diplôme acquis pour exercer telle ou telle profession- et subséquemment la mise à bas de la validité des diplômes en question( gage, de par les conventions collectives d'un certain niveau de salaire) : on ne s'étonnera d'ailleurs pas, dans un tel contexte, du fait que la réforme du bac, par le « à la carte » ( sans qu'il n'y ait tous les plats partout, ni assez de plats pour chacun), qu'elle met en place et la part prééminente du contrôle continu soit un prolégomène à la mise à bas d'autres diplômes qui ne deviendront plus que des agrégats de savoirs et compétences acquis qu'il faudra encore savoir valoriser par l'obtention de badges que l'on s'auto-décernera dans l'espoir de décrocher le grâal d'un emploi, mais en sacrifiant la part qui relève de l'intime, la part qui relève non de sa force de travail, mais de son individualité ( voir ce qui se passe à l'Université de Caen, par exemple, où des open badges récompensent et valorisent les engagements des étudiants ou même un collège de Saint-Gervais).

Les badges, dans l'univers des enseignants, sont révélateurs d'un profond mépris non seulement de ce qui est constitutif de l'essence de leur métier, la production de contenus, l'inventivité, l'adaptabilité, la remise en cause permanente, la recherche de ressources nouvelles, l'auto-formation incessante, le "j'-m'-débrouill'-isme" quotidien - puisque nous tentons de réussir tout avec rien et sans soutien, toujours - , mais ils sont surtout révélateurs d'une profonde dérive d'un système que nous cautionnerions si nous n'en saisissions par le sens : la velléité de la captation, par le système économico-politique en place non pas seulement de la force de travail du salarié, mais de l'intime de son individualité , de son système de valeurs et de ses engagements.

Serait-il en effet prudent de tenter de valoriser par des open-badges ( qui insidieusement donc se mettent en place dès les débuts de l'engagement des jeunes vers une voie professionnelle, à l'université par exemple) un rôle de délégué syndical, l'engagement dans un groupe contestataire de l'ordre social? Vais-je m'ouvrir des opportunités, par exemple, moi, au sein du Ministère dont je dépends en stipulant que j'ai animé pendant 8 ans une émission d'initiation à l'économie ( version alternative) pour laquelle je me suis auto-formée en économie, dont j'ai appris à traiter le son, pour laquelle j'ai appris à mettre en ligne le fruit de mon travail sur un site en  HTML et ai animé un réseau de transcripteurs, émission donc dont j'ai été à la fois attachée d'émission, productrice et animatrice sans rien céder de la qualité de l'enseignement que je donnais en même temps – et qu'encore maintenant je fais du fact-checking sur ce blog Médiapart ou parfois ailleurs des absurdités que je peux lire venant de mon propre Ministère ? Le temps n'étant pas extensible, si j'avais dû valoriser me compétences ( heureusement, je suis vieille)!), j'aurais choisi d'autres engagements, plus lisses... Allez hop, si j'étais jeune, je m'engagerais dans la défense de l'environnement, de la planète, façon Greta Thunberg.... sans remettre en cause le libre-échange, sans appeler à réfléchir sur l'Union Européenne ni l'euro.... Là, je l'aurais eu, mon Open Badge – au mépris de l'esprit critique, d'un engagement appuyé sur un raisonnement argumenté... - bref au mépris du ferment de la démocratie – et donc du sens de mon engagement dans la carrière d'enseignante, fonctionnaire au service de la République. Accepter, dans l'Education Nationale, où que ce soit, en direction des enseignants ou des étudiants, de rentrer dans la logique des open badges, c'est pour ainsi dire accepter un monde totalitaire dans lequel le monde économique aurait de facto prise sur l'ensemble de la vie du salarié, sur ses valeurs et ses engagements.

Ainsi donc, les open badges ne sont pas une lubie de certains recteurs. Ils ne sont pas un gadgets, un colifichet. Ils sont une arme de guerre. Et c'est donc comme tels qu'il faut lutter contre eux.

 

 




Note 1: Pour ce qui est des enseignants, cette "affaire des open badges" ne doit absolument pas être traitée à la légère. Elle est annonciatrice en fait, si on veut être logique, d'une  destruction du statut des enseignants, d'un recrutement par les chefs d'établissement - et in fine par la mise en cause du recrutement national par concours. Car à quoi servirait la valorisation des compétences acquises au sein de l'EN et hors de l'EN si elles ne pouvaient être négociables? Et négociables dans quel cadre, si ce n'est donc dans un cadre qui ne serait pas celui que nous connaissons  actuellement? Avez-vous jamais réussi à obtenir un poste qui vous convenait plus parce que vous auriez été reçu dans les premiers au concours ou parce que vous auriez fait des études brillantes? Moi, non.... Et pourtant... Tout cela est aussi à mettre en lien avec la réforme potentielle des retraites qui lamineraient de 30% celles des enseignants déjà sous-payés, le recours croissant à des enseignants qui ne sont pas passés par les concours de recrutement : en somme, on va vers la fin du statut des enseignants recrutés sur concours et la mise en place d'un recrutement fait par les chefs d'établissement sur diplômes et badges... A moyen terme, resteront des enseignants de passage dans ce métier ( sous-payés, méprisés, soumis à des injonctions contradictoires, avec une retraite plus défavorable que ceux qui ont le même niveau d'étude .... qui restera et se bonifiera avec l'expérience, comme tout bon artisan ?? )


Note 2: En hommage à ceux de mes enseignants dont je me souviens avec plus d'émotions que les autres... Mes maîtres et mes maîtresses , tous. Merci. A Mesdames Couloumy, Armand, Halimi; à Mesdames Salvan, Besse, Gaignière qui avez été des phares par ce que vous étiez; à Messieurs Borne, De Balmann, Le Gallo, Métayer, puits de science et désireux de partager. Aucun d'eux ne se serait abaisser à briguer des Open Badges..... Votre valeur se reflétait dans le regard de vos élèves - et vit encore dans nos mémoires. Cela suffit. Merci.

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