C'est en Septembre dernier que la fondation Respublica organisait un colloque sur le projet de marché transatlantique, colloque auquel participaient autour de Jean-Pierre Chevènement, maître de cérémonie, Hubert Védrine, Xavier Bertrand, le journaliste Jean-Michel Quatrepoint et l'économiste Jean-Luc Gréau.

Le traité transatlantique? Une vraie question de géopolitqiue dont il faudrait sans doute parler.

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S'il aboutit, le traité de libre-échange en cours de négociation depuis Juin dernier entre les Etats-Unis et l'Union Européenne aura des conséquences géopolitiques considérables. Raison de plus de ne pas en parler, apparemment !

 

« La classe politique ne s'exprime pas sur ce sujet ! La classe médiatique non plus ! », s'exclamait Xavier Bertrand (UMP), invité le 16 Septembre dernier par le Président de la Fondation Res Publica, Jean-Pierre Chevènement, à s'exprimer sur ce projet de traité aux côtés d'Hubert Védrine, ancien Ministre des Affaires Etrangères.

 Pourtant, les enjeux sont de taille ! Il s'agit ni plus ni moins d' abaisser ce qui reste de barrières tarifaires entre ces deux grandes entités économiques. Et surtout de lever tous les obstacles non tarifaires au commerce, ce qui concerne au premier chef les normes : déjà quelques voix s'élèvent, craignant de voir arriver dans nos assiettes OGM et bœuf aux hormones, fleurir les puits d'extraction de gaz de schiste ou de voir brader notre « exception culturelle », arbre qui a caché si habilement les véritables enjeux du Transatlantic Trade and Investissement Partnership ( TTIP).

 

ECRIRE LES REGLES DU COMMERCE MONDIAL ...

 Car les enjeux vont bien au-delà de ceux d'un accord de libre-échange ordinaire : les USA et l'UE, c'est 40% du commerce mondial et les 2/3 des dépense en recherche et développement ! Comme le soulignait Nicole Bricq, la Ministre du Commerce extérieur chargée de suivre ce dossier, lors de la présentation du Ramsès à l'IFRI le 11 Septembre dernier : « Si cet accord aboutissait, ses conclusions s'imposeraient au reste du monde. Il écrirait, de fait les règles du commerce mondial ». Les USA, en collaboration avec les Européens - si on est optimiste -, décideront pour le monde entier. Et foin du multilatéralisme !

 C'est que les Etats-Unis ont pris peu à peu conscience du fait que « la Chine,dans le G2, brigue le fait d'être le numéro 1 », comme le soulignait Jean-Michel Quatrepoint, journaliste économique, lors du colloque de Res Publica. Et elle s'en donne les moyens tant du point de vue économique, que militaire et monétaire.Ce dernier élément n'est pas des moindres. Ainsi, par exemple, depuis 2012, le Japon et la Chine se passent du dollar dans leurs transactions bilatérales et le Japon acquiert désormais des obligations d'Etat chinoises. L'hégémonie américaine s'érode...

 

...ET ENDIGUER LA CHINE ?

 Et c'est sans doute dans ce cadre qu'il faut comprendre la reviviscence de ce partenariat transaltlantique, serpent de mer vieux de vingt ans déjà. C'est Nicole Bricq, encore une fois, qui fait sentir les enjeux : « Si nous n'acceptons pas, comme le voudraient les Américains, d'enfermer la Chine entre le TPP et le TIPP, si nous refusons d'en faire un OTAN économique dirigé contre la puissance chinoise, alors nous serons en capacité d'être un point d'équilibre entre les deux grandes puissances ».

 Le TPP ?Le « Trans-Pacific Partnership », un traité multilatéral de libre-échange qui vise à intégrer les économies de la région Asie-Pacifique. C'est en 2010 que les Etats-Unis négocient une participation au traité qui lie déjà depuis 2006 le Chili, l'Australie, Singapour et Brunei. Hasard ? Non. Regardez un planisphère : en 2010, en même temps que les USA, ce sont le Pérou, l'Australie, la Malaisie et le Vietnam qui briguent leur entrée dans le TPP ; en 2011 le Canada, le Mexique et le Japon.C'est une ceinture Pacifique qui est en train de se tisser. A laquelle s'ajouterait l'alliance avec les pays européens....

 

QU'ALLAIENT FAIRE LES EUROPEENS DANS CETTE GALERE ?

 Et c'est là qu'il convient de revenir à la question de la quasi-omerta des politiques et des médias sur le projet de marché transatlantique. C'est en Mars 2013 que les citoyens apprennent, lors du discours sur l'état de l'Union prononcé par Barack Obama, qu’allaient s’ouvrir des négociations en vue d’établir un accord de libre-échange entre les États-Unis et l’Europe. Et pourtant, dès 2006 le Parlement a pris des résolutions favorables à la perspective d'un tel accord. Et pourtant, dès 2007 est crée le Conseil transatlantique, organe permanent qui vise à accélérer l'intégration économique EU/UE. Et pourtant, dès Janvier 2012, la Commission a organisé 135 rencontres avec la « société civile » (comprendre, pour 118 d'entre elles, avec les multinationales). L'éventualité d'un partenariat transatlantique a-t-il pour autant fait l'objet d'un débat public depuis tout ce temps ? Non. Pas plus que maintenant.

 « Il ne faut pas avoir peur a priori », tempèrait Hubert Védrine. « Il faut voir ce qui permet de suivre l'avancée des négociations, demander des comptes au commissaire compétent qui négocie. Puisque les européens se sont engagés, on ne peut plus reculer ».

 Mais les Européens, les peuples européens ont-ils demandé à s'engager dans ces négociations lourdes de sujets essentiels qui n'auront pas été débattus. Des sujets qui auraient dû être prémices à la négociation. Dont l'un, d'abord et avant tout, parce qu'il détermine ici tous les autres : celui de l'acceptation ou pas du libre-échange par les populations. « Voulez-vous que l'Union Européenne forme avec les USA, première économie du monde, un vaste espace où biens, services et investissements pourront circuler, à condition d'accords sur des normes communes ? ». Poser la question est peut-être déjà y répondre – et sans doute est-ce la raison de l'omerta politique sur ce sujet...

 Les efforts prônés par Hubert Védrine de « pédagogie » - cet autre nom de la propagande - n'y changeront rien. Les citoyens ont trop l'habitude d'être floués, méprisés sur tous les sujets liés à l'Union Européenne, sa définition, son devenir. Quand il comprendra – car il comprendra, s'il n'a déjà compris - que les politiques des deux bords, droite et gauche, l'ont engagé pour des décennies dans un projet dont, s'il aboutit, ils ne pourront jamais sortir – car comment dénonce-t-on un accord de libre-échange avec la plus grande puissance du monde ? -, alors sa colère, sourde et accumulée depuis des années pourrait être terrible.Comme le souligne Xavier Bertrand, le divorce du peuple avec les élites politiques risque fort de s'accroître et les « populismes » de faire de plus en plus recette. Qui s'en étonnera ?


On peut lire les interventions au colloque ici : http://www.fondation-res-publica.org/Le-projet-de-marche-transatlantique_r105.html#

 

 

 

 

 

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