Je reviens de la « Nuit debout » à Paris, suivie par intermittence pour pouvoir aussi me laisser aller aux joies des retrouvailles avec un camarade pas vu de longue date.Il a été question d'actions à amplifier autour d'une première action menée contre un Mac Do dans le coin, d'actions à mener devant les commissariats où sont emmenés les interpellés, de la responsabilité de la France dans le génocide du Rwanda, d'appel de la « commission internationale » à ce que tous, de tous les pays, rejoignent la Nuit debout dans quinze jours et développent le mouvement sur toutes les places du monde. Et on vote sur un texte de la « commission média » tendant à prendre des distances avec les actions violentes menées par des casseurs, les soirs, et que reprennent à l'envi les médias pour délégitimer le mouvement : la majorité vote pour le texte proposé, mais certains s'opposent à certains éléments du texte, cherchant à mettre en avant les violences policières. Le mot de « recherche de consensus » est lancé... Ca s'enlise : pas de communiqué ce soir donc , on va retravailler le texte – et tant pis si demain, France 2 et TF1 ne parlent du mouvement que par ses dérives...On est partis quand on a annoncé une intervention sur la Palestine.

Par terre étaient assis des centaines de jeunes. Autour, des jeunes également, mais aussi de plus vieux, venus sentir le vent, sans doute, comme nous.

Deuxième partie, après notre petit repas. On innove : plus de paroles libres, mais un thème qui sera traité parmi les dix qui émergeront de l'assemblée. On tend le bras là ou là. « Comment faire converger les luttes », «  Actions non-violentes et violentes », « Union Européenne, réformable ou pas » ai-je réussi à lancer, « décroissance »... On vote, ça cafouille un peu... et c'est « décroissance », qui incontestablement avait eu le plus de mains levées, qui est choisie.

Frédéric – je t'appelle par ton prénom et te tutoie parce qu'on se connaît, parce que dans une émission que j'avais faite avec toi, tu m'as aussi dit « tu » ( c'était malin, hein, de briser ainsi les conventions!) -, interviens ! Oui, je sais bien que tu ne veux pas apparaître comme la figure de proue de ce mouvement, mais toi, un autre, une flopée de « vieux », intervenez, intervenons, parce que ce qui se passe là, parce que nous sommes vieux, nous l'avons déjà vécu.

Je ne sais pas si tu as suivi ce qu'était ATTAC, dans sa belle période, entre 1996 et 2005, ce mouvement né pour la taxation des mouvements financiers et devenu le fer de lance de la critique du néolibéralisme( du capitalisme actionnarial, du « nouveau cours du capitalisme, appelons-le comme nous voudrons ), puis devenu au fil des ans usine à gaz de toutes les contestations ( décroissance - déjà-, sans-papiers, lutte contre tel ou tel barrage, telle ou telle ligne de TGV ou tunnel, AMAP, etc...), perdant de vue l'analyse systémique de ce à quoi nous étions confrontés. Un sursaut : la lutte contre le Traité Constitutionnel Européen, avec cette victoire du NON qui devait tant au travail de fourmis des militants. Et puis la mort. L'inaudibilité de ce mouvement au moment-même où la crise de 2008 validait toutes ses thèses. Tu sais probablement comme moi qu'il ne faisait pas bon, même à la « belle époque d'Attac », critiquer l'Union Européenne ( une autre Europe est possible....), et encore moins oser le mot de « Nation » : ça sentait déjà un peu son facho... Peace and love, nous sommes tous frères...Les mouvementistes ( pour ne pas dire les trotskystes) l'ont finalement emporté – réduisant à l'impuissance de fait ce mouvement qui avait déclenché le coup de tonnerre de 2005 ( qu'ont enterré conjointement et Hollande et Sarkozy).

Nous rejouons la même pièce. Partis de la contestation de la réforme El Khomri, qui ne peut pas ne pas amener à se poser la question du « coût du travail » comme élément essentiel d'un capitalisme mondialisé ( délibérément mondialisé, parce qu'il n'est pas dans l'essence du capitalisme, sous certaines conditions, qu'il le soit), on en arrive à un embrouillamini d'expression de luttes partielles de la convergence desquelles devrait advenir un bouleversement. Les jeunes n'ont pas tort dans chacune de leurs revendications ! Ce qu'ils disent n'est pas faux. Mais c'est inefficient dans la lutte contre ce à quoi nous sommes confrontés -et que tu définirais mieux que moi.

 Toi, moi, d'autres, nous sommes vieux. Attac était un mouvement d'éducation populaire – et c'était ça, sa vraie grande mission : retisser le lien entre les générations, passer le flambeau de la capacité de l'analyse systémique, ce qu'avaient méprisé de faire ceux de 68, jetant par dessus bord leur jeunesse si pleine d'espérances et d'erreurs et la mémoire qu'ils se devaient de nous transmettre des luttes et des analyses de nos aînés : après nous le déluge, nous nous sommes bien amusés ! Il nous faut retisser le lien avec les jeunes, leur montrer que notre génération a aussi déjà pensé, difficilement, avec cet abandon de nos aînés, dans la douleur et la joie, leur transmettre le flambeau de notre expérience. Sinon, tout est toujours à recommencer...

 Et toi, Frédéric, ce que tu as montré de majeur, c'est qu'il ne peut y avoir d'évolution sans penser le cadre. Parce que oui, Hollande , s'il accepte le « cadre », ne peut pas ne pas proposer une autre politique que celle qu'il propose. Que oui, la loi El Khomri est absolument cohérente avec la nécessité de baisser le coût du travail dans un environnement de libre-échange intégral prôné par toutes les instances internationales et inter-gouvernementales ( faut-il rappeler aux jeunes que l'un des enjeux majeurs à venir, c'est la lutte contre le TAFTA, cet accord de libre-échange entre les USA et l'Union Européenne négocié dans le dos des peuples- et même de leurs représentants nationaux, députés et sénateurs pour la France?).

Quelque chose se passe, disais-tu ? Rien ne se passera si l'analyse n'est pas systémique, si n'est pas mise en cohérence le poids et l'importance des firmes multinationales ET l'extension du libre-échange, ET le rôle de l'UE, construction ordo-libérale par essence, ET le rôle de l'euro – et la précarisation du travail, et le chômage, et la casse des Services Publics, qui n'en sont que les conséquences.

 La différence avec 1996-2005, c'est qu'il n'y avait pas de date-butoir apparente pour nos espérances, sinon celui que mesurait le tempo lent, mais inexorable de l'avancée des « forces de l'argent ». Là, l'échéance est claire : 2017, et Marine Le Pen à l'horizon – et si ce n'est en 2017, ce sera en 2022. Il n'est plus temps d'avoir des préventions, de donner le temps au temps, de se perdre dans des luttes vaines. « Décroissance », qu'ils disaient. Vais-je aller chez les prolos qui déjà tirent le diable par la queue pour leur dire : « Eh, gars, convergence des luttes : tu es dans la mouise, mais est-ce que tu as déjà pensé à la décroissance ? Viens aux Nuits debout ! ». Le gars en question, qui tire le diable par la queue, ou qui n'a plus de boulot, il n'a pas fait cette analyse, mais lui, il a compris que c'était le « cadre » qui l'amenait à cette situation. Et la contestation du cadre, on l'a laissée au FN  ( le FN y croit-il, n'y croit-il pas? On s'en moque ! Seule la parole est efficiente pour le vote !) : il votera FN, et c'est cohérent.

Alors toi, ou moi, ou nous, vieux – ou riches de notre expérience -, il faut qu'on se bouge, qu'on fasse masse aussi Place de la République, qu'on transmette nos analyses et notre expérience. La convergence des luttes n'a jamais eu lieu sans analyse systémique. Et cette analyse systémique passe par l'analyse du cadre dans lequel se déploie la forme de capitalisme – et qui n'en est qu'une forme- à laquelle nous sommes confrontés. Lutter contre la forme de capitalisme à laquelle nous sommes confrontés ( ou ses conséquences) sans parler de libre-échange, d'UE et d'euro ne mènera nulle part. Sinon, à terme, dans les bras de Marine Le Pen. Alors, on fait quoi ? On attend que les jeunes le comprennent, leur laissant toute la place, alors qu'ils ne sont qu'une fraction du peuple?


Pascale

 

 

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