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Billet de blog 25 sept. 2019

Education Nationale: quand le travail tue

Avec 39 cas pour 100 000, le taux de suicide est 2,4 fois plus élevé parmi les enseignants que pour la moyenne des salariés. Mais l'Education Nationale se tait sur ce phénomène... Christine Renon s'est suicidée le lundi dernier dans l'école maternelle dont elle était la directrice. Et les lettres qu'elle a envoyées laissent peu d'ambiguïtés sur ce qui a suscité son geste fatal...

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C'est une lettre qui a fuité. L'une des quinze que Christine Renon, directrice de l'école maternelle Méhul de Pantin, a envoyées avant de se suicider sur son lieu de travail, lundi dernier, le 23 Septembre, trois semaines après la rentrée.
Et il est déchirant de lire ses derniers mots : « Je remercie l'Institution de ne pas salir mon nom », après qu'elle a remercié quelques lignes plus haut, les « parents d'élèves élus », les « parents en général », ses « collègues directeurs », ses collègues « pour leur travail avec leur classe ( « et bravo, les nouveaux arrivants ! », ajoute-t-elle), les "enfants qui ont fréquenté et fréquentent encore l'école », « les animateurs »...
Car c'est bien "l'Institution" que la directrice met en cause, celle dans le « soutien » de laquelle elle dit ne pas avoir confiance pas plus que dans la « la protection qu'[elle]devrait [...] apporter » aux enseignants, celle qui la laisse seule face à des situations ingérables. Et le souvenir de Jean Wuillot, qui s'est suicidé en Mars dernier, ne peut que se raviver dans l'esprit des enseignants : il savait que, y compris face à des accusations infondées, l' « Institution » lui demanderait d'abord de rendre raison – coupable d'abord, acquitté peut-être...Et se ravivera aussi le souvenir de Jean-Pascal Vernet, qui s'est suicidé en Mai, recevant l'annonce de sa suspension « à titre conservatoire » - et pour lequel l'Inspection Académique reconnaîtra une erreur de « copié/collé » concernant une mise en examen qui n'existait pas....
Christine Renon le souligne clairement : «  L'idée est de ne pas faire de vague et de sacrifier les naufragés dans la tempête. Pourvu que la presse ne s'en mêle pas ! ».
La naufragée a été sacrifiée...
Pourtant ce qui ressort de sa lettre, parfois un peu confuse pour qui ne connaît pas le métier, c'est la lutte incessante qu'elle a dû mener pour mener à bien sa barque, celle de son école pour qui elle donnait tout. A la rentrée, des « personnels non nommés qui se présentent dans les écoles sans que les inspections locales soient au courant », la « course aux enseignants [...]» du samedi après-midi pour le lundi » ( de la rentrée- visiblement), le fermeture envisagée d'une classe à trois jours de la rentrée, les problèmes avec les parents, le carnet de suivi des apprentissages rendu obligatoire par l'Institution, mais pas fourni par la-dite institution et que chacun bricole , ce qui « prend un temps monstrueux aux enseignants », l'absence de matériel pour ces derniers ( ne dit-elle pas que les « enseignants sont les seuls à qui l'employeur ( l'Etat, qu'il s'agisse de l'Education Nationale ou de la collectivité locale) ne fournit pas leur matériel de travail » ? Ne dit-elle pas que pour 11 classes, il n'y a pas d'ordinateur pour travailler le midi par exemple?), la folie des horaires d' APC - activités pédagogiques complémentaires. Dysfonctionnements dans les sphères supérieures pour les nominations et l'organisation de l'année, directives pondues d'en haut sans questionnement sur la mise en pratique, absence de matériel... - et la solitude des directeurs...
Au-delà du cas de Christine Renon, ce sont bien les dysfonctionnements généralisés à l'Education Nationale qu'il faut voir, l'accumulation de nouvelles tâches pour tous, absurdes pour certaines, et l'absence de moyens matériels.
La rentrée s'est bien passée, dit d'aucun. Et tout va très bien, Madame la Marquise...
Qu'on ne parle pas de tel lycée qui a commencé l'année en retard parce que les emplois du temps étaient infaisables, de tel autre dans lesquels les horaires officiels ne sont pas respectés ! Et qu'on ne parle pas de tout le reste...., de tant de choses...Ni peut-être du suicide d'une directrice d'école.
Pas de vagues.
Tout va très bien.
Christine Renon, « directrice épuisée », s'est suicidée.
Elle remercie « les parents d'élèves élus qui ont toujours été là ».
Elle « remercie les parents en général ».
Elle « remercie ses collègues directeurs ».
Elle « remercie ses collègues pour leur travail avec leur classe – et bravo les nouveaux arrivants ! ».
Elle remercie « les enfants qui ont fréquenté et qui fréquentent l'école ».
Elle remercie aussi « les nombreux animateurs avec qui nous échangeons des bonjours cordiaux ».
Elle remercie « l'Institution de ne pas salir [son] nom »...
L'école a rouvert au lendemain de sa mort sur autorisation de l'Inspection Académique et de la mairie - et ce sont des parents qui se sont élevés contre cette mesure, arguant du fait que l'équipe des adultes avait peut-être besoin de se recueillir, de prendre un petit temps par rapport au drame du suicide de la directrice de l'école...
Pas de vagues...
« Sacrifier les naufragés dans la tempête »...

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