Pascale Fourier
Abonné·e de Mediapart

132 Billets

3 Éditions

Billet de blog 28 nov. 2018

EHPAD - Chronique : prière de ne pas souffrir après 20H

Une étude du service statistique du ministère des Solidarités et de la Santé, alarme sur le coût de l'hébergement des seniors en maison de retraite. C'est bien. Mais qui dira ce qu'on a pour le prix que l'on met, dans des EHPAD privés notamment. "Maison médicalisée", disent-ils pour rassurer les familles... Chronique d'une semaine de souffrance en EHPAD privé, quelque part en région parisienne.

Pascale Fourier
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

…. c'était une maison de retraite privée...une de celle qui, Tatie, engouffrait le triple de ta retraite de petite fonctionnaire.... plus de deux fois le salaire médian...Heureusement que tu avais été une petite fourmi tout au long de ta vie...

Ta maison de retraite – c'est toi qui nous avait demandé de ne plus rester dans ton appartement – dépendait d'un groupe au beau nom d'origine latine, sans réel sens pour un vrai latiniste - mais quand même... et puis nous voulions que tu sois bien, dans une certaine forme de luxe – qui n'en était pas. Nous n'ignorions rien des bénéfices que se faisait ce groupe sur les « en sursis de mort »... Tu le savais aussi...

Tu étais la « pensionnaire idéale », autonome, souriante, ayant gardé tout son esprit, son humour, son intérêt pour le monde. Tu avais 97 ans, Tatie.

Le samedi 26 Octobre ( mais combien d'autres fois avant??), je suis venue te voir.
Tu n'allais pas bien, ne pouvant plus rien manger. Depuis le 5 Octobre, tu n'allais pas bien. Pourquoi ? Je ne sais. Pourquoi ? « Ils » ne savaient pas. J'avais déjà tapé du poing sur la table avant : « Tatie ne va pas bien ». Non, un médecin n'est pas venu la voir depuis... je n'en trouve pas trace... Le 24 Avril ??? Une fête religieuse, m'avais-tu dit, quand tu es allée moins bien et que je te demandais quand un médecin t'avait vue pour la dernière fois : tu étais étonnée qu'il se déplace ce jour-là... Le 15 Août ?
J'exige qu'un médecin passe. Il passe. 7 Octobre ??? Le 15 ou 16 ?Je ne sais plus.... Toi, tu avais tant de mémoire...tu pourrais me dire...tu n'es plus...Tout se dilue...Cardiologue vu...Examens dont on devrait avoir les conclusions le 17: pas eues... Le 19....  j'ai cru que je te voyais pour la dernière fois! Tu n'étais plus ma Tatie pimpante. 20 Octobre, perfusion pour hydratation. Insuffisance rénale et tension. 22, tension normale.Il faudrait une endoscopie pour savoir pourquoi tu ne manges pas, mais tu es bien âgée...danger..

Samedi 26 Octobre, je suis venue te voir. Tu m'as demandé de rester la nuit avec toi. Tu avais peur...j'ai fait semblant de ne pas le voir, de trouver tout naturel de dormir sur un matelas posé par terre dans ta chambre. J'étais contente de pouvoir rester auprès de toi, de pouvoir te veiller.

Dimanche 27 Octobre.

Je suis restée auprès de toi toute la journée, avec ma sœur.
Nuit : je reste près de toi, sur mon matelas par terre. Je te vois moins bien dans ton lit. Je dors moins bien. Coeur de la nuit : tu tousses bizarrement. Je me réveille. Tu as régurgité un peu de la soupe que tu avais accepté de manger. Passée dans les poumons...J'appuie sur le bouton d'appel d'urgence pour appeler quelqu'un. Rien !! J'appelle, encore sur le bouton. Rien. Je cours dans les couloir où l'aide-soignante m'avait dit être. Rien. Personne. Je reviens près de toi.
« Viens, Tatie, je vais te redresser. Je ne te fais pas mal ? Ca va ?? Je vais redresser ton lit un peu ».
Je dors. Tatie aussi, mais avec un bruit bizarre dans les bronches...C'est le changement d'heure...Une heure de plus. A 8 H, je sais que les infirmières arrivent....

Lundi 28 Octobre

8 heures passées... j'attends un peu... Rester auprès de Tatie ou descendre prévenir ? Rester près de Tatie ou prévenir ?? !!Un instant de lucidité de ma part : appeler l'accueil ! Faire avertir par l'accueil les infirmières. J'appelle. On m'assure qu'on prévient.

8H30. Rien. 8H45.... Tatie, je te laisse un instant, je descends, puis je remonte...
« Les infirmières sont en train de faire la tournée pour donner les médicaments »....
Mais Tatie, elle respire mal............
Enfin, Delphine, cette jeune infirmière-rayon-de-soleil me suit..Dans mon souvenir, il y avait 65% de saturation. Moi, je ne sais pas ce que cela voulait dire.... Tatie est mise sous oxygène.

Je ne me souviens de rien.....Te voir aller mal me faisait si mal...J'étais là et pas là. Je ne me souviens de rien.Tu avais mal au ventre... Tu ne mangeais plus rien. « On » ne proposait rien. « On » ne nous disait rien. Le médecin est passé te voir je crois. Il m'a vue dans le couloir...Non, on ne sait pas ce qu'elle a. Si elle allait aux urgences, elle ne serait pas bien traitée : ici, c'est mieux ( c'est ce dont je me souviens, mais l'émotion...la date est-elle juste?? Est-ce là? Le 23 ou le 24 où j'étais là aussi, près de toi?)). Je fais confiance. J'ai tort je crois...Qu'as-tu ? Et pourquoi ai-je été assez sotte pour ne pas demander qu'elles étaient les hypothèses de diagnostics, donc les mesures à prendre pour atténuer les douleurs ? Oui, tu allais mourir. Nous le savions ( tu avais 97 ans) – tu le savais. Mais....

Mardi 30 Octobre. Tu es sous oxygène. Matin : quand j'arrive après être partie me reposer, tu me demandes de mettre ma main sur ton ventre : tu as mal. Je te dis que je descends voir les infirmières. Je ne les trouve pas.... J'attends. L'infirmière est quelque part là... Tatie souffre. Faites quelque chose. On te fait une injection de Propofan. Est-ce un antalgique puissant ? Je ne sais..Tu vas mieux...

Nous sommes là. Tes cousins passent te voir. De vieilles amies te téléphonent. Dix-neuf heures. Tu as mal à nouveau. Delphine au téléphone, dont on a eu la ligne directe pour ne pas courir... Elle partira à 20 H, comme tous les infirmiers... Vite avant qu'elle ne parte ! Delphine !! Elle vient, te fait une injection. Tu vas mieux. 19H45, je m'excuse auprès de toi : Excuse-moi, Tatie, je pars, il faut que je dorme. Mais je reviens demain, 8 heures tapantes.

Je pars. 20H21 : arrivée là où je dors. 20H22 : SMS de ma sœur : je ne pars pas, Tatie ne dort pas.20H40 : appel de ma sœur : « J'ai appuyé sur la sonnette d'alarme : rien ! Tatie a mal. Tu sais comment joindre les aides-soignants ? ». Ai-je répondu «Appelle l'accueil ?? » ? Je ne sais. « J'arrive ! ». J'arrive. Pas d'injection possible par une aide-soignante..... Elle a droit de lui donner du Doliprane ( mais a-t-elle bien dit qu'il n'y en avait plus?? Ah, je ne sais... Tatie souffrait....j'oublie ...). Quelques gouttes de je ne sais quoi sous la langue... J'exige qu'on appelle le 15. Il faut prendre ses « constantes » avant. On tente de lui prendre. Les aides-soignants redescendent. Je reste avec ma sœur qui a vu ce que je n'ai pas vu et qu'elle ne me racontera pas, les deux heures où je n'ai pas été là – et où elle est restée avec ma Tatie qui souffrait, et le désespoir de ne pouvoir réussir à avoir l'aide de personne, la sonnerie qui sonne dans le vide, personne, personne, personne – et ce qu'on ne nous avait pas dit, le fait que le soir, entre 20H et 8H...prière de ne pas souffrir. Il n'y a plus d'infirmières. Juste le 15 que peuvent composer les aides-soignants. « Maison médicalisée », qu'ils disaient, dans leurs publicités ??

20H – 8H...prière de ne pas souffrir............

On ne fera rien. Juste appeler le 15 ( dont on vous aura dit avant qu'on s'occuperait mal de votre Tatie, qu'il y aurait un temps long pour sa prise en charge...)

Tatie, elle me l'a dit, au cours de ces longs jours, s'est sentie abandonnée - « ils ne font rien pour moi ».
Tatie est morte le 30 Octobre à 22H05.
La visite du médecin attestant de sa mort faisant foi, elle serait morte le 31 Octobre, à 00H et je ne sais quoi du matin. C'est faux. Tatie est morte le 30 Octobre 2018 à 22H05, après qu'on l'ait laissée sans soin, après que nous ayons appuyé sur la sonnette d'urgence,en vain...après que ma sœur soit restée là pour l'aider et la rassurer...seule...

Pas de machine à afficher le rythme cardiaque et les données de respiration.."On a pensé à en acheter, et puis on a remis", m'a-t-on dit. Ah bon? Et quel retour sur investissement pour ceux qui mettent de l'argent dans cet EHPAD?  Ca coûte si cher, qu'on ne puisse en acheter? Ca entamerait les dividendes? Des infirmières de nuit, dans un EHPAD à 3800 euros le mois? Non. Ai-je bien entendu qu'il n'y avait même plus de Doliprane? Des sonnettes qui sonnent dans le vide.... Un médecin qui passe de façon erratique, qui n'émet même pas des hypothèses de diagnostic, qui ne nous reçoit même pas dans un bureau fermé pour faire le point avec nous... Les infirmières après qui on court. Les aides-soignants qu'on ne voit quasiment jamais dans la journée. Il fallait faire de l'argent ! Au prix de la souffrance de ma Tatie.
J'ai demandé le dossier médical de ma tante, par lettre recommandée avec accusé de réception envoyée le 14 Novembre. Lettre reçue le 15/11, signature de la directrice de l'EHPAD faisant foi. Nous sommes le 28/11 : j'attends.
Ma famille et moi-même remercions tous ceux qui ont apporté du bonheur à Tatie dans cet EHPAD, infirmière, aides-soignants, personnel de service : merci à Delphine, Fatiha, Mickaël, Marylin, Marie-Rose, Pascal, Michel et Coralie.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Les Ukrainiens écartelés entre la dureté des batailles, les tourments de l’exil et la peur de rentrer
L’Ukraine, qui entre dans son quatrième mois de guerre, a pour le moment échappé au pire : l’invasion totale du territoire national. Mais le pays reste déchiré, entre celles qui ont fui à l’étranger la menace russe, celles qui rentrent d’un exil forcé, parfois dans une grande détresse matérielle, et ceux qui se battent, à l’est et au sud.
par Mathilde Goanec
Journal — France
Législatives : dans le Sud, le pas de deux des identitaires et du RN
À Nice, Menton et Aix-en-Provence, trois figures des identitaires se présentent aux élections législatives sous les couleurs d’Éric Zemmour. Le RN présente face à eux des transfuges de la droite et fustige leur radicalité, alors qu’ils étaient membres du parti quelques mois plus tôt.
par Lucie Delaporte
Journal — France
Redon : un mutilé, les fautes du ministère de l’intérieur et la justice qui enterre
Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.
par Pascale Pascariello
Journal
La majorité se montre embarrassée
Après les révélations de Mediapart concernant le ministre Damien Abad, visé par deux accusations de viol qui ont fait l’objet d’un signalement à LREM le 16 mai, la majorité présidentielle peine à justifier sa nomination au gouvernement malgré cette alerte. La première ministre a assuré qu’elle n’était « pas au courant ».
par Marine Turchi

La sélection du Club

Billet de blog
Lycéennes et lycéens en burn-out : redoutables effets de notre organisation scolaire
La pression scolaire, c’est celle d’une organisation conçue pour ne concerner qu’une minorité de la jeunesse Lycéennes et lycéens plus nombreux en burn-out : une invitation pressante à repenser le curriculum.
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
Ndiaye et Blanquer : l'un compatible avec l'autre
« Le ministre qui fait hurler l'extrême droite », « l'anti-Blanquer », « caution de gauche »... voilà ce qu'on a pu lire ou entendre en cette journée de nomination de Pap Ndiaye au ministère de la rue de Grenelle. Beaucoup de gens de gauche qui apprécient les travaux de M. Ndiaye se demandent ce qu'il vient faire là. Tentons d'y voir plus clair en déconstruisant le discours qu'on tente de nous imposer.
par Jadran Svrdlin
Billet de blog
Déblanquérisons l'École Publique, avec ou sans Pap Ndiaye
Blanquer n'est plus ministre et est évincé du nouveau gouvernement. C'est déjà ça. Son successeur, M. Pap Ndiaye, serait un symbole d'ouverture, de méritocratie... C'est surtout la démonstration du cynisme macronien. L'école se relèvera par ses personnels, pas par ses hiérarques. Rappelons ce fait intangible : les ministres et la hiérarchie passent, les personnels restent.
par Julien Cristofoli
Billet de blog
L’École et ses professeurs à bout de souffle : urgence vitale à l'école
Nous assistons aujourd’hui, dans un silence assourdissant, à une grave crise à l’Ecole. Le nombre des candidats aux concours de l’enseignement s’est effondré : ce qui annonce à court terme une pénurie de professeurs. Cette crise des « vocations », doit nous alerter sur une crise du métier et plus largement sur une crise de l’Ecole.
par Djéhanne GANI