EHPAD - Chronique : prière de ne pas souffrir après 20H

Une étude du service statistique du ministère des Solidarités et de la Santé, alarme sur le coût de l'hébergement des seniors en maison de retraite. C'est bien. Mais qui dira ce qu'on a pour le prix que l'on met, dans des EHPAD privés notamment. "Maison médicalisée", disent-ils pour rassurer les familles... Chronique d'une semaine de souffrance en EHPAD privé, quelque part en région parisienne.

…. c'était une maison de retraite privée...une de celle qui, Tatie, engouffrait le triple de ta retraite de petite fonctionnaire.... plus de deux fois le salaire médian...Heureusement que tu avais été une petite fourmi tout au long de ta vie...

Ta maison de retraite – c'est toi qui nous avait demandé de ne plus rester dans ton appartement – dépendait d'un groupe au beau nom d'origine latine, sans réel sens pour un vrai latiniste - mais quand même... et puis nous voulions que tu sois bien, dans une certaine forme de luxe – qui n'en était pas. Nous n'ignorions rien des bénéfices que se faisait ce groupe sur les « en sursis de mort »... Tu le savais aussi...

Tu étais la « pensionnaire idéale », autonome, souriante, ayant gardé tout son esprit, son humour, son intérêt pour le monde. Tu avais 97 ans, Tatie.

Le samedi 26 Octobre ( mais combien d'autres fois avant??), je suis venue te voir.
Tu n'allais pas bien, ne pouvant plus rien manger. Depuis le 5 Octobre, tu n'allais pas bien. Pourquoi ? Je ne sais. Pourquoi ? « Ils » ne savaient pas. J'avais déjà tapé du poing sur la table avant : « Tatie ne va pas bien ». Non, un médecin n'est pas venu la voir depuis... je n'en trouve pas trace... Le 24 Avril ??? Une fête religieuse, m'avais-tu dit, quand tu es allée moins bien et que je te demandais quand un médecin t'avait vue pour la dernière fois : tu étais étonnée qu'il se déplace ce jour-là... Le 15 Août ?

J'exige qu'un médecin passe. Il passe. 7 Octobre ??? Le 15 ou 16 ?Je ne sais plus.... Toi, tu avais tant de mémoire...tu pourrais me dire...tu n'es plus...Tout se dilue...Cardiologue vu...Examens dont on devrait avoir les conclusions le 17: pas eues... Le 19....  j'ai cru que je te voyais pour la dernière fois! Tu n'étais plus ma Tatie pimpante. 20 Octobre, perfusion pour hydratation. Insuffisance rénale et tension. 22, tension normale.Il faudrait une endoscopie pour savoir pourquoi tu ne manges pas, mais tu es bien âgée...danger..

Samedi 26 Octobre, je suis venue te voir. Tu m'as demandé de rester la nuit avec toi. Tu avais peur...j'ai fait semblant de ne pas le voir, de trouver tout naturel de dormir sur un matelas posé par terre dans ta chambre. J'étais contente de pouvoir rester auprès de toi, de pouvoir te veiller.

Dimanche 27 Octobre.

Je suis restée auprès de toi toute la journée, avec ma sœur.
Nuit : je reste près de toi, sur mon matelas par terre. Je te vois moins bien dans ton lit. Je dors moins bien. Coeur de la nuit : tu tousses bizarrement. Je me réveille. Tu as régurgité un peu de la soupe que tu avais accepté de manger. Passée dans les poumons...J'appuie sur le bouton d'appel d'urgence pour appeler quelqu'un. Rien !! J'appelle, encore sur le bouton. Rien. Je cours dans les couloir où l'aide-soignante m'avait dit être. Rien. Personne. Je reviens près de toi.
« Viens, Tatie, je vais te redresser. Je ne te fais pas mal ? Ca va ?? Je vais redresser ton lit un peu ».
Je dors. Tatie aussi, mais avec un bruit bizarre dans les bronches...C'est le changement d'heure...Une heure de plus. A 8 H, je sais que les infirmières arrivent....

 

Lundi 28 Octobre

8 heures passées... j'attends un peu... Rester auprès de Tatie ou descendre prévenir ? Rester près de Tatie ou prévenir ?? !!Un instant de lucidité de ma part : appeler l'accueil ! Faire avertir par l'accueil les infirmières. J'appelle. On m'assure qu'on prévient.

8H30. Rien. 8H45.... Tatie, je te laisse un instant, je descends, puis je remonte...
« Les infirmières sont en train de faire la tournée pour donner les médicaments »....
Mais Tatie, elle respire mal............
Enfin, Delphine, cette jeune infirmière-rayon-de-soleil me suit..Dans mon souvenir, il y avait 65% de saturation. Moi, je ne sais pas ce que cela voulait dire.... Tatie est mise sous oxygène.

Je ne me souviens de rien.....Te voir aller mal me faisait si mal...J'étais là et pas là. Je ne me souviens de rien.Tu avais mal au ventre... Tu ne mangeais plus rien. « On » ne proposait rien. « On » ne nous disait rien. Le médecin est passé te voir je crois. Il m'a vue dans le couloir...Non, on ne sait pas ce qu'elle a. Si elle allait aux urgences, elle ne serait pas bien traitée : ici, c'est mieux ( c'est ce dont je me souviens, mais l'émotion...la date est-elle juste?? Est-ce là? Le 23 ou le 24 où j'étais là aussi, près de toi?)). Je fais confiance. J'ai tort je crois...Qu'as-tu ? Et pourquoi ai-je été assez sotte pour ne pas demander qu'elles étaient les hypothèses de diagnostics, donc les mesures à prendre pour atténuer les douleurs ? Oui, tu allais mourir. Nous le savions ( tu avais 97 ans) – tu le savais. Mais....

 

Mardi 30 Octobre. Tu es sous oxygène. Matin : quand j'arrive après être partie me reposer, tu me demandes de mettre ma main sur ton ventre : tu as mal. Je te dis que je descends voir les infirmières. Je ne les trouve pas.... J'attends. L'infirmière est quelque part là... Tatie souffre. Faites quelque chose. On te fait une injection de Propofan. Est-ce un antalgique puissant ? Je ne sais..Tu vas mieux...

Nous sommes là. Tes cousins passent te voir. De vieilles amies te téléphonent. Dix-neuf heures. Tu as mal à nouveau. Delphine au téléphone, dont on a eu la ligne directe pour ne pas courir... Elle partira à 20 H, comme tous les infirmiers... Vite avant qu'elle ne parte ! Delphine !! Elle vient, te fait une injection. Tu vas mieux. 19H45, je m'excuse auprès de toi : Excuse-moi, Tatie, je pars, il faut que je dorme. Mais je reviens demain, 8 heures tapantes.

Je pars. 20H21 : arrivée là où je dors. 20H22 : SMS de ma sœur : je ne pars pas, Tatie ne dort pas.20H40 : appel de ma sœur : « J'ai appuyé sur la sonnette d'alarme : rien ! Tatie a mal. Tu sais comment joindre les aides-soignants ? ». Ai-je répondu «Appelle l'accueil ?? » ? Je ne sais. « J'arrive ! ». J'arrive. Pas d'injection possible par une aide-soignante..... Elle a droit de lui donner du Doliprane ( mais a-t-elle bien dit qu'il n'y en avait plus?? Ah, je ne sais... Tatie souffrait....j'oublie ...). Quelques gouttes de je ne sais quoi sous la langue... J'exige qu'on appelle le 15. Il faut prendre ses « constantes » avant. On tente de lui prendre. Les aides-soignants redescendent. Je reste avec ma sœur qui a vu ce que je n'ai pas vu et qu'elle ne me racontera pas, les deux heures où je n'ai pas été là – et où elle est restée avec ma Tatie qui souffrait, et le désespoir de ne pouvoir réussir à avoir l'aide de personne, la sonnerie qui sonne dans le vide, personne, personne, personne – et ce qu'on ne nous avait pas dit, le fait que le soir, entre 20H et 8H...prière de ne pas souffrir. Il n'y a plus d'infirmières. Juste le 15 que peuvent composer les aides-soignants. « Maison médicalisée », qu'ils disaient, dans leurs publicités ??

20H – 8H...prière de ne pas souffrir............

On ne fera rien. Juste appeler le 15 ( dont on vous aura dit avant qu'on s'occuperait mal de votre Tatie, qu'il y aurait un temps long pour sa prise en charge...)

Tatie, elle me l'a dit, au cours de ces longs jours, s'est sentie abandonnée - « ils ne font rien pour moi ».

Tatie est morte le 30 Octobre à 22H05.
La visite du médecin attestant de sa mort faisant foi, elle serait morte le 31 Octobre, à 00H et je ne sais quoi du matin. C'est faux. Tatie est morte le 30 Octobre 2018 à 22H05, après qu'on l'ait laissée sans soin, après que nous ayons appuyé sur la sonnette d'urgence,en vain...après que ma sœur soit restée là pour l'aider et la rassurer...seule...

Pas de machine à afficher le rythme cardiaque et les données de respiration.."On a pensé à en acheter, et puis on a remis", m'a-t-on dit. Ah bon? Et quel retour sur investissement pour ceux qui mettent de l'argent dans cet EHPAD?  Ca coûte si cher, qu'on ne puisse en acheter? Ca entamerait les dividendes? Des infirmières de nuit, dans un EHPAD à 3800 euros le mois? Non. Ai-je bien entendu qu'il n'y avait même plus de Doliprane? Des sonnettes qui sonnent dans le vide.... Un médecin qui passe de façon erratique, qui n'émet même pas des hypothèses de diagnostic, qui ne nous reçoit même pas dans un bureau fermé pour faire le point avec nous... Les infirmières après qui on court. Les aides-soignants qu'on ne voit quasiment jamais dans la journée. Il fallait faire de l'argent ! Au prix de la souffrance de ma Tatie.



J'ai demandé le dossier médical de ma tante, par lettre recommandée avec accusé de réception envoyée le 14 Novembre. Lettre reçue le 15/11, signature de la directrice de l'EHPAD faisant foi. Nous sommes le 28/11 : j'attends.

Ma famille et moi-même remercions tous ceux qui ont apporté du bonheur à Tatie dans cet EHPAD, infirmière, aides-soignants, personnel de service : merci à Delphine, Fatiha, Mickaël, Marylin, Marie-Rose, Pascal, Michel et Coralie.

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