Remarque sur les voeux du président de la République

Les voeux du président marquent son intention de ne pas changer l'orientation de sa politique en faveur du capital. Il met en place plusieurs pièges que les forces progressistes auront à déjouer.

Voeux du président de la République

Quelques remarques sur les vœux du président de la République :

Les attentions du président pour « les militaires, pompiers, gendarmes, policiers, soignants et élus » iront droit au cœur des agriculteurs, chômeurs, gueux en tout genre, ouvriers, enseignants, professeurs, travailleurs scientifiques, chercheurs, médecins, chirurgiens, ingénieurs, artistes, etc., qui se reconnaîtront difficilement dans les catégories dignes de la reconnaissance présidentielle...

Lors de son allocution télévisée précédente, qualifiée par certains de mea culpa face aux gilets jaunes, M. Macron m'avait inquiété en mentionnant les migrations parmi les sujets du débat national qu'il allait lancer. Allait-il, peut-être sur conseil de Sarkozy, dont on sait qu'il le rencontre depuis quelque temps, tenter la grande manœuvre du débat sur l'identité nationale pour flatter la xénophobie et diviser les couches populaires, comme Sarkozy l'avait essayé ?

L'expérience avait montré que ce débat mené sur les plates bandes idéologiques du fascisme n'avait fait que donner à ce dernier une légitimité qui l'avait renforcé.

Est-ce pour cette raison que le président a semblé cette fois rectifier le tir ? C'est ce que sa dénonciation des « foules haineuses s'en prenant...aux juifs, aux étrangers.. » semble montrer. Les media se sont chargés de diffuser et rediffuser les images video de groupes de gilets jaunes faisant la quenelle, chantant « on est chez nous » , « la France n'est pas à vendre » ou autres manifestations fascistes, sans que les téléspectateurs puissent évaluer l'influence des groupes en question sur la masse des gilets jaunes. L'irruption sur les réseaux sociaux, à l'initiative du RN, vers le 4ème et 5ème samedi de manifs, du thème du pacte de Marrakech, pourtant inoffensif, présentait ce dernier comme une terrifiante machine de guerre visant à noyer la France et l'Europe sous des millions de migrants...

Une identité frauduleuse

Les expressions présidentielles, si elles semblent rassurantes et de nature républicaine, ne font-elles pas pas plutôt partie de la stratégie de M. Macron pour les élections européennes ? Il veut réitérer le coup qui lui a réussi lors de l'élection présidentielle : apparaître comme le rempart démocratique contre le RN et Mme Le Pen. C'est à la faveur de cette identité frauduleuse qu'il compte, comme il l'a répété le 31 décembre, mener à bien la réforme libérale des retraites (pour en faire diminuer le montant) , la réforme des institutions (pour éloigner davantage les citoyen-ne-s des lieux de décision), la réforme de l'assurance chômage (pour rendre encore plus précaires les chômeurs), etc.. c'est à dire pour continuer ses « réformes » réactionnaires commandées par les grands industriels et financiers qui l'ont mis au pouvoir.

Pourquoi « identité frauduleuse » ? Parce que loin d'être un rempart démocratique contre le RN, M. Macron, par sa politique et ses réformes, dont l'emblème restent la suppression de l'ISF, la « flat tax » et la suppression de l' « exit tax », est le meilleur rabatteur à moyen ou long terme vers le fascisme. Après les quinquennats de Sarkozy et Hollande, la détestation populaire de Macron et du renforcement des politiques anti-sociales et anti-écologiques (rappelons nous les cars Macron en lieu et place du développement du fret ferroviaire ou la taxe sur les carburants qui épargne les avions, les paquebots de croisière, et les camions ), le RN reste le joker de la grande bourgeoisie pour maintenir son pouvoir face à la colère populaire.

Le piège pour les élections européennes

Le passage du discours de vœux du président des riches sur « les scènes inacceptables...les foules haineuses, etc. », s'insère bien dans la stratégie de la campagne électorale européenne qui s'annonce ; le piège était déjà perceptible, il est maintenant en plein fonctionnement.

Être conscient de la réalité de ce piège est une chose. Le déjouer en est une autre. Les stratégies qui règnent pour le moment à gauche, de EE-LV au PCF en passant par FI, et qui privilégient l'affirmation des identités et la recherche d'hégémonie sur celle de contenus communs de progrès social économique et écologique en Europe sont-elles à la hauteur pour affronter le piège monté par le pouvoir ?

Ce qui se dégage des vœux du président, c'est qu'il pense qu'il peut encore imposer sa politique sur tous les fronts. Il se félicite de la réforme de la SNCF, il se vante de sa réforme du travail, désapprouvée par une majorité des Français. Ce que lui enseigneraient les mouvements sociaux de 2018, ce serait leur désir qu'il ...aille plus loin encore dans ces réformes ! Il peut sans doute compter sur la division des forces de gauche, sur l'image détestable que le quinquennat de Hollande a pu donner de ces dernières, sur l'apolitisme affirmé des gilets jaunes et les différences de visée politiques, sociales et écologiques dans leur mouvement qui peine encore à identifier, derrière le président et ses ministres, les réels responsables de la politique qu'ils affrontent. Trouver à gauche la parade la plus efficace contre le piège tendu lors des élections européennes a une importance décisive.

Le piège du débat national

Le débat national est une autre carte sur laquelle compte Macron pour égarer nos compatriotes et en diriger la plus grande partie possible  vers des impasses idéologiques et politiques. Il en appelle à la vérité ! Lui même reconnaît qu'il peut y avoir plusieurs vérités. On est tenté de dire : chiche, M. Macron, imposez à une chaîne publique (au moins une!) de recruter des éditorialistes dont les opinions représentent un éventail complet des tendances politiques de ce pays. La vérité est une vaste affaire. Imposez le pluralisme idéologique à vos amis milliardaires, qui possèdent l'essentiel des télés privées et des journaux, dans le choix de leurs éditorialistes. La vérité d'un grand bourgeois n'est que rarement semblable à celles (elles mêmes diverses) de ses salariés. La vérité d'un énarque fondé de pouvoir d'une grand banque n'est pas la même que celles d'un ouvrier, d'un enseignant, d'un médecin. La vérité de LaREM n'est pas celle des gilets jaunes, ni des militants de LR, FI ou du PCF.

Il va falloir déjouer aussi ce piège là, en faisant déborder le débat national des limites étroites que le président à l'intention de lui imposer, en imposant l'irruption des thèmes que trois quarts des Français ont soutenu : les hausses de salaires, le retour de l'ISF, la redéfinition du CICE pour qu'il cesse d'augmenter les dividendes versés aux actionnaires des grands groupes, et qu'il soit consacré aux TPE, aux PME, à l'augmentation du SMIC, etc., l'indexation des retraites, dont le décrochage sur le niveau des salaires est un scandaleux hold up...Que ce débat national aboutisse à mettre en cause le capitalisme dans sa nocivité économique, sociale et écologique, et un grand pas en avant serait accompli vers de grandes choses...

 

 

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