Après la 8ème journée des gilets jaunes

Après la 8ème journée des gilets jaunes, comment apprécier les chances pour le pouvoir de continuer à appliquer la politique de ses commanditaires du CAC40 et des seigneurs de la finance?

Après la 8ème journée

La 8ème journée des Gilets Jaunes montre que le mouvement dure et s'enracine, ce qui n'est pas étonnant, car le pouvoir, s'il a été contraint de reculer sur les augmentations de taxes, n'a résolu aucun des problèmes de fond que sa politique engendre. La prime d'activité n'est pas une augmentation du SMIC, les pensions décrochent du niveau des salaires en 2019, pour la première fois, les salaires des fonctionnaires sont bloqués, la dégradation des services de santé se poursuit,comme, en général, celle des services publics, etc..

Le président de la République a affiché sa détermination de continuer son travail de destruction des acquis sociaux datant de la Libération. Son discours de nouvel an s'adressait surtout, pour les rassurer sur ses intentions, à ses appuis du MEDEF, aux grands financiers, à la Commission européenne, et au socle de son électorat, réduit à peu près à ses électeurs du premier tour de la présidentielle de 2017. Il proclame ses objectifs de diminution des droits des chômeurs, de dynamitage du système de retraites par répartition, de régression institutionnelle et de répression accrue des mouvements sociaux.

Cette posture du président est-elle un déni de réalité ? La crise économique, sociale et écologique se manifeste partout et il ne verrait rien? Il est plus probable qu'il analyse au contraire avec lucidité les atouts dont il dispose pour mettre en œuvre son programme. Il n'y a pas à l'heure actuelle de solution politique durable de remplacement à son pouvoir. A droite, le RN semble profiter des manifestations des  gilets jaunes, mais ne peut que renforcer le piège dressé par Macron pour se présenter comme la seule alternative plus ou moins démocratique au néo-fascisme. A gauche, la division règne. EE-LV compte sur les européennes pour continuer à exister; la FI maintient sa prétention à l'hégémonie sur les autres forces de gauche; le PS lui dispute les miettes de ce qui reste de son influence parmi ceux qui lui faisaient confiance avant le fiasco du quinquennat de Hollande; le ralliement au libéralisme reagano-blairiste de ce dernier a défiguré pour longtemps la gauche toute entière; Hamon et Génération.s veulent d'abord exister et capter la fraction disponible de la gauche de l'ex-électorat PS; le PCF, traumatisé par les avatars électoraux de son soutien à Mélenchon en 2017, veut d'abord être visible. Tout se passe comme si, concentré sur son identité, sa dénonciation des coûts du capital, son soutien justifié aux revendications sociales et démocratiques des gilets jaunes, il renonçait à son ADN de ferment du rassemblement populaire contre la dictature du capital, et ses variations possibles entre ultra-libéralisme macronien et ultra-libéralisme lepéniste autoritaire. NPA ou LO se satisfont d'apparaître sur les écrans lors des présidentielles. Enfin, les gilets jaunes se stérilisent politiquement en maintenant une unité factice sous le drapeau de l'apolitisme; ils permettent, en les tolérant parmi eux au lieu de les dénoncer, à des éléments violents, probablement manipulés ou même sincèrement anti-capitalistes, de discréditer leur mouvement, grâce aux manipulations des images par les media conformistes. En témoigne l'affaiblissement continu du soutien de l'opinion publique, facteur décisif que Macron s'emploie à effriter en se présentant comme le champion de l'ordre.

Le pouvoir organise un débat national qu'il espère diriger vers des voies de garage. Il est sûrement utile d'encourager les militants révolutionnaires à s'emparer de cette initiative pour, au contraire, tenter d' en faire l'expression de revendications des couches populaires sur les salaires, les pensions, l'environnement, les institutions, etc.. Mais si persiste l'émiettement politique à gauche, on aura beau crier que le pouvoir n'offre pas de solution politique à la crise, on peut craindre que la politique de ce dernier continue à s'appliquer...

On peut évidemment fantasmer que convergent gilets jaunes, forces syndicales progressistes, associations, et partis politiques de gauche dans un mouvement irrésistible qui forcerait le pouvoir à la démission. Mais l'absence d'unité politique à gauche pour des transformations qui affaiblissent sérieusement l'emprise du grand capital sur la société risquerait alors de permettre à des forces troubles de tirer les marrons du feu pour tout autre chose...

Face au piège macroniste d'utiliser le RN comme repoussoir pour apparaître comme la solution temporairement la moins pire, y a-t-il un espoir que les forces politiques de gauche se ressaisissent et arrivent à représenter aux yeux des Français une offre programmatique crédible et souhaitable de progrès social, économique, féministe et écologique ? Le seul moteur historiquement efficace pour catalyser ce qui pourrait être une solution durable à la crise, le PCF, qui fut à l'origine du Front populaire, du Programme commun de la gauche, ou  du Front de Gauche, semble à l'heure actuelle en panne d'initiatives politiques, entravé par des préoccupations identitaires qui se trompent d'identité, atteint de myopie devant l'urgence politique que représentent le RN et LaREM dans leur jeu mutuel de faire valoir. S'il advenait que la lucidité l'emporte et qu'il prenne à bras le corps, notamment à l'occasion des élections européennes, l'exigence de travailler à l'unité des forces progressistes, le succès serait-il garanti ? Sûrement pas, mais mieux vaudrait, pour maintenant comme pour l'avenir, et y compris pour son identité, qu'il ait tout tenté pour la réussir plutôt que de perdre son âme...

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