A propos de la démission de Nicolas Hulot

La démission de Nicolas Hulot du gouvernement Macron-Philippe a démontré l'esbrouffe écologique pratiquée par le pouvoir... A gauche, on s'est félicité de la mise en cause « du système » par le démissionnaire ; , celui qui avait rejoint le gouvernement « ni droite-ni gauche » s'est vu parfois décerner des certificats de lucidité démocratique, anti-libérale et écologique. Voire...

Inquiétude

pascal lederer

physicien, Directeur de Recherche honoraire au CNRS

La démission de Nicolas Hulot du gouvernement Macron-Philippe a démontré l'esbrouffe écologique pratiquée par le pouvoir. Elle a déclenché, semble-t-il, une prise de conscience populaire de l'urgente nécessité d'agir pour le climat. Les commentaires sur cette démission ont été divers. A gauche, on s'est félicité de la mise en cause « du système » par le démissionnaire ; du jour au lendemain, celui qui avait rejoint le gouvernement « ni droite-ni gauche » s'est vu parfois décerner des certificats de lucidité démocratique, anti-libérale et écologique.

Voire... Un aspect peu commenté de l'action de Nicolas Hulot au gouvernement a porté sur la politique d'affaiblissement du nucléaire civil qu'il a pratiquée avec constance. A-t-il vraiment agi – ou tenté d'agir – contre le réchauffement climatique ?

La France peut-elle lutter efficacement contre le réchauffement climatique, c'est à dire contre les émissions de Gaz à Effet de Serre (GES) en diminuant sa production d'énergie nucléaire civile ? La production d'énergie d'origine nucléaire n'est-elle pas la moins émettrice en GES  de tous les autres procédés industriels ? On va m'objecter le photovoltaïque et les éoliennes. Or ces énergies intermittentes-- dont les procédés de fabrication sont eux même producteurs de GES – exigent, pour pallier leur intermittence, d'être couplées à des turbines à gaz, énergie fossile émettrice de GES (moins que le charbon, mais le méthane est 20 fois plus nocifs comme GES que le CO2). On peut penser que les avocats inconditionnels de la sortie du nucléaire sont considérés avec sympathie...par les industriels du gaz et des turbines à gaz, un lobby rarement mentionné dans ce contexte. On sait comment Gehrard Schröder dirigeant de Gasprom, a réussi un coup de maître en liquidant le nucléaire allemand au bénéfice du gaz russe. L'Allemagne est maintenant un émetteur majeur de GES en Europe... Il faut certes développer le recours au solaire, aux énergies renouvelables, mais on ne diminuera pas les émissions de GES en France (en augmentation de 3,2% de 2016 à 2017) sans l'apport du nucléaire civil.

Est-il juste de mettre sur le même plan le « lobby du nucléaire et le « lobby pétrolier » ? D'une part l'industrie du pétrole, principale émettrice de GES, est très largement privée, et ses profits sont gigantesques. D'autre part EDF, industrie encore largement publique (bien que soumise aux pressions du capital financier présent à hauteur de 8% dans l'entreprise) productrice d'électricité sous diverses formes (nucléaire, renouvelables, charbon, hydroélectrique) ne produit que très peu de GES. En ce qui concerne la rentabilité à court terme, le nucléaire est honni par la finance : la construction d'un réacteur exige une mise de fond initiale importante, et sa rentabilité ne se réalise que sur des décennies. Tant que le nucléaire reste sous maîtrise à peu près publique, c'est la société toute entière (l'industrie, la vie économique, les consommateurs, etc.) qui bénéficient des bas tarifs de l'électricité dus à des installations souvent trentenaires, largement amorties. Mettre le « lobby nucléaire » et le lobby pétrolier — bien réel, lui -- sur le même plan relève d'une dangereuse confusion.

Dire qu'il n'y a pas de problème de déchets nucléaires serait exagéré. Mais dire que ce problème n'a as de solution et qu'il exige la sortie du nucléaire n'a pas de fondement rationnel. Le volume total des déchets nucléaires de longue vie radiative et de haute toxicité produits depuis plus de 60 ans en France ne dépasse pas celui de quelques piscines olympiques, environ 10 000 fois moins en volume que les déchets à durée de vie infinie (métaux lourds, etc.,) de l'industrie chimique ! Parle-t-on de sortir de l'industrie chimique ? L'installation d'enfouissement des déchets de Bure a été validée par l'agence publique compétente. Faut-il lui préférer les excommunication de tel ou tel dirigeant, soit incompétent, soit démagogue, qui préfère surfer sur l'inquiétude populaire devant « le nucléaire » ? Certes, il existe des volumes plus importants de déchets moins dangereux et/ou de durée de vie radiative plus courte, mais là encore les solutions existent. Il y a un danger terroriste sur les installations nucléaires ? Il faut prendre les mesures de sécurité indispensable. N'y-a-t-il pas de danger terroriste sur les complexes chimiques ? Sur les barrages hydroélectriques ? De fait, le nombre de décès accidentels liés à l'industrie chimique (Bhopal...) ou à l'hydroélectricité (Malpasset...) est bien plus important que pour le nucléaire civil.

Saut-on que les les crassiers des mines de charbon  sont riches en déchets nucléaires? Ces déchets contaminent les nappes phréatiques...

L'inquiétude populaire sur le nucléaire repose en grande partie sur les effets terrifiants des bombes d'Hiroshima et Nagasaki, et sur les accidents nucléaires gravissimes de Tchernobyl, de Fukushima, ou de Three Miles Island. Celui de Tchernobyl est arrivé en période de décomposition politique de l'URSS, sur un matériel inadéquat (pas d'enceinte de confinement) et dans un contexte de confusion bureaucratico-technologique propre au système soviétique. Celui de Fukushima, lié à un cataclysme géologique, est dû pour l'essentiel à l'appétit de profit de Tepco, exploitant privé du nucléaire civil japonais, qui a négligé de façon répétée, pour faire des économies, les avertissements des agences internationales de l'énergie atomique, sur les failles de sécurité de ses réacteurs, notamment à Fukushima. Three Miles Island, de son côté, était l'unique réacteur exploité par une entreprise privée, elle aussi soumise aux impératifs de rentabilité, qui contrecarrent les mesures de sécurité. EDF, quant à elle, entreprise longtemps 100% publique, a géré ses quelques 50 réacteurs de façon à mutualiser les enseignements de tous les incidents dans n'importe quel réacteur. Expérience industrielle unique au monde dans le nucléaire.

Le danger principal pour la sécurité des réacteurs civils en France est le recours à la sous traitance privée pour les opérations de maintenance des réacteurs. La première revendication concernant l'amélioration de la sécurité nucléaire en France ne concerne pas les déchets nucléaires, mais l'exigence de renationalisation et de gestion démocratique d'EDF et d'Areva, avec une large participation des salariés aux organes dirigeants, et des associations de citoyens dans les organes de surveillance et d'évaluation des mesures de sécurité des réacteurs. Un article récent de Mediapart évoque les problèmes de vieillissement des installations nucléaires, et mentionne le souci de rentabilité d'EDF, qui, selon Mediapart, aurait un impact négatif sur la prise en compte de ces problèmes. Voila ce que l'opinion publique devrait exiger : la renationalisation complète d'EDF, sa gestion démocratisée, le financement public suffisant, la protection de nos installations nucléaires contre toute exigence de rentabilité financière de leurs acteurs industriels : la question de l'environnement et du climat l'exige.

L' industrie nucléaire civile, de haute technicité, est un secteur de pointe de l'industrie française, marqué par l'intervention historique efficace de la nationalisation d'EDF, et la collaboration de milliers de scientifiques, fonctionnaires compétents et de 200 000 salariés. A qui profiterait d'affaiblir ce secteur stratégique de l'économie française ? J'ajoute que, sous un régime démocratique,une industrie nucléaire française démocratisée pourrait jouer un rôle important dans l'aide au développement sans émission de GES, de pays sans ressources énergétiques propres, en Afrique, en Amérique latine ou en Asie.

Il y a une vingtaine d'année, le gouvernement Jospin avait, pour un accord politique avec les écologiques, sabordé le surgénérateur expérimental de Creys-Maleville, une technologie pour laquelle la France avait 15 ans d'avance sur tous les compétiteurs, un gâchis désolant, à l'opposé de toute politique rationnelle visant à résoudre radicalement les questions de déchets ou de sécurité. nucléaires.

Aujourd'hui, laisserons nous à la droite le mérite de soutenir le secteur stratégique que constitue l'industrie nucléaire civile en France dans la lutte contre le réchauffement climatique? Ce serait une grande erreur industrielle, politique, et écologique...

 

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