Réconcilier l'industrie et la nature?

Dans le Monde Diplomatique de juillet 2019, un article de M. Jean Gadrey cherche comment réconcilier l'industrie et la nature. Mais il ne dit presque rien du rôle du capital

Réconcilier l'industrie et la nature ?

Jean Gadrey dans le Monde Diplo de juillet 2019, avance des idées pour « réconcilier l'industrie et la nature ».

Des suggestions utiles

Il pointe à juste titre les dégâts écologiques du développement industriel « productiviste » du XXème siècle, reconnaît les avancées des « conditions de vie » au vingtième siècle, qu'il attribue aussi au développement des services publics. Il note : « ...Cette industrialisation... a produit des dégâts...sociaux, sanitaires et écologiques. »Il mentionne les émissions de GES, le réchauffement climatique, les menaces contre des biens communs, comme le climat ou l'eau, etc. . Selon lui les « industrialistes », identifiés surtout par lui à la gauche et au mouvement ouvrier, oublient de dénoncer ce désastre humain.

Il propose de « produire autrement des biens répondant à des besoins sociaux marqués par la sobriété matérielle et énergétique juste », pensés...pour que le monde reste habitable ». Il se fonde sur le scénario négaWatts. Ses propositions, à la fois judicieuses et connues, vont du covoiturage au traitement des déchets, en passant par les produits durables, réparables, réutilisables ; il faut prvilégier des ateliers réimplantés près des bassins de consommation, etc., « on peut se référer au scénario négatWatt 2017 ».

Une orientation à interroger

Le terme de « sobriété » apparaît dix fois fois ou plus dans le texte, alors que celui de « capitalisme » n'apparaît qu'une fois. Jean Gadrey mentionne qu' « émettre du GES est un privilège d'ultrariche » et précise que « revendiquer la sobriété contre le consumérisme se révèlerait insuffisant si l'on de précisait pas quelles catégories sociales seraient invitées (souligné par moi) à modifier le plus (souligné par moi) leurs comportements au nom de l'intérêt général.

En accord avec maintes propositions de Jean Gadrey pour que la planète reste vivable, je m'interroge sur plusieurs aspects de son texte. D'une part, appuyé tout du long sur le scénario négaWatt, l'auteur ne donne aucune justification pour exclure le nucléaire (civil, en l'occurrence) des perspectives de production énergétique décarbonée. Un article récent grand public, entre bien d'autres, détaille pourtant certains arguments intéressants : (voir https://www.francetvinfo.fr/societe/nucleaire/climat-faut-il-sortir-du-nucleaire-pour-sauver-la-planete-sept-arguments-pour-comprendre-le-debat_3504835.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20190709-[lestitres-colgauche/titre1]). D'autre part, il n'évoque nulle part de pistes permettant d'aboutir à des progrès décisifs dans les changements de mode de production qu'il préconise. Suffirait-il vraiment « d'inviter » les ultra-riches à modérer leur modes de vie et leur domination sur l'Etat et l'appareil productif dans l'intérêt général ? Quant aux millions de citoyen-ne-s qui survivent sous le seuil de pauvreté, va-ton les « inviter » à diminuer encore leur consommation ?

Jean Gadrey ne serait-il pas, consciemment ou non, partie prenante de tout un courant incarné par M. Jadot, Mme Batho, M. Waechter , Mme Lepage et d'autres, « ni de droite ni de gauche » qui, sous couleur de lutte écologique, défendent, au nom de « l'intérêt général »,  une perspective « d'austérité heureuse », en fait d'austérité aggravée pour les couches populaires, sur fond d'acceptation de la domination actuelle sur la société des grands groupes capitalistes ? A quelle visée correspond le fait d'identifier « la gauche et le mouvement ouvrier » aux dégâts écologiques du « productivisme », à l'encontre du programme explicite, par exemple, du PCF ? N'est-il pas temps d'abandonner ce faux procès ?

D'autres suggestions

Nombreux sont les scientifiques, les ingénieurs, les physiciens qui pensent et démontrent que sans la contribution du nucléaire civil pour la production d'énergie, le prix de l'électricité augmenterait considérablement, et qu'une austérité aggravée s'imposerait aux couches populaires. La demande sommaire, sans arguments, de se priver du nucléaire civil (souvent sans exiger l'interdiction universelle du nucléaire militaire) est certes du goût des industriels du gaz et des éoliennes, elle est peut-être temporairement populaire dans certains milieux, mais elle est lourde de dangers sociaux. Elle interdirait, si elle était suivie d'effets, de lutter efficacement contre les émissions de Gaz à Effet de Serre (GES). Même la proposition de sortie graduelle du nucléaire aboutirait à couper les crédits de recherche pour améliorer la sécurité des réacteurs, la mise au points de technologies nucléaires civiles plus économes en déchets, etc..

Ne serait-il pas plus efficace contre le réchauffement climatique et socialement juste de développer un mix énergétique avec toutes les énergies non émettrices de GES , dont le nucléaire civil? Ne faut-il pas imposer un service 100% public de l'énergie, avec un droit de regard réel des salariés sur sa gestion, avec par exemple l'exigence d'en finir avec la sous-traitance privée de la maintenance des réacteurs nucléaires, ou de développer la recherche pour améliorer la sécurité des réacteurs , le traitement des déchets, etc.. ?

Mettre en cause le pouvoir du capital

Ne serait-il pas pertinent, pour une lutte efficace contre le réchauffement climatique, de lier constamment cette dernière au combat contre la domination des multinationales et contre l'injustice sociale, en luttant avec esprit de suite pour une démocratisation profonde de la société : démocratisation de la vie politique, avec l'abolition de l'élection, au suffrage universel, d'un monarque de quinquennat coopté par les cercles financiers dominants ; établissement de droits nouveaux pour les associations, les syndicats, les citoyen-en-s (référendum d'initiative citoyenne) ; démocratisation de la vie économique et sociale avec des droits nouveaux des salariés dans les entreprises, etc.. Les banques privées qui financent, pour leur rentabilité, les combustibles fossiles vont-elles cesser de le faire sur simple « invitation » ? N'est-il pas évident que pour développer des productions utiles et écologiques, il faut un pôle financier 100% public d'investissement autrement plus puissant que l'actuelle BPI ? Par exemple, à partir de la nationalisation de deux banques majeures comme la Société Générale et la BNP ? Il deviendrait alors possible d'imposer des critères de crédit débarassés de l'impératif de rentabilité.

 

Imagine-t-on qu'il serait efficace « d'inviter » les actionnaires des grands groupes capitalistes à renoncer spontanément à obtenir le taux de profit maximum pour leurs investissements ? Ne serait-il pas nécessaire que des salariés élus soient majoritaires dans les Conseils d'Administration des grandes industries ou des banques? Imagine-t-on que l'oligarchie capitaliste décide spontanément, sur « invitation », de cesser ses pratiques d'évasion fiscale, de renforcer et généraliser les services publics sur tout le territoire, de recruter pour cela des agents bien formés, bien payés, sur statut de titulaires, avec des droits nouveaux des salariés sur leur gestion ?

 

M. Gadrey, encore un effort pour être vraiment écologiste !

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