Sapiens, une brève histoire de l'humanité, par Yuval Noah Harari

Le livre « Sapiens, brève histoire de l'Humanité » (en français chez Albin Michel) de Yuval Noah Harari, connaît un succès planétaire. Cet article en est une recension critique qui prend en compte ses qualités (notables) et ses (grands) défauts.

Un livre de Yuval Noah Harari : « Sapiens, brève histoire de l'Humanité »

Revue critique par Pascal Lederer

Un succès mondial.

Le livre « Sapiens, brève histoire de l'Humanité » (en français chez Albin Michel) de Yuval Noah Harari, connaît un succès planétaire. Ce livre veut couvrir ce qu'on sait actuellement de l'histoire de Homo Sapiens, depuis deux millions d'années jusqu'à nos jours. Il offre une mise au point sur les résultats les plus récents de diverses sciences, de la biologie à la paléontologie, l'archéologie, etc.. Avec de grandes qualités, il souffre aussi de grands défauts. D'un côté, par exemple, passionnante relation de la conquête du monde afro-asiatique par Sapiens à partir de l'Afrique de l'Est, ou des extinctions massives d'espèces animales géantes suite à la conquête d'îles par Sapiens depuis 45000 ans. D'un autre côté, Harari présente son propre point de vue, parfois fondé sur une démarche rationnelle, matérialiste, parfois sur des présupposés idéologiques contestables. Par certains aspects, le livre, en ce qui concerne les périodes moderne et contemporaine, est un concentré d'idéologie libérale.

Cet article est une revue critique du livre.

Religions.

Par exemple, la position d'Harari sur les religions est incontestablement matérialiste : les religions sont des croyances secrétées par les humains ; leur évolution, de l'animisme aux polythéismes est liée aux évolutions des conditions matérielles de vie ; les mythes évoluent, des chasseurs cueilleurs d'il y a 75000 ans à la Révolution industrielle en passant par la Révolution agricole d'il y a 12 000 ans.

Plus généralement, Harari attribue aux mythes, aux religions, aux idéologies un rôle de mise en coopération des humains. Mais évoque-t-il parfois l'intervention active de couches sociales dominantes dans l'élaboration de ces mythes, religions et idéologies pour perpétuer leur domination ? En fait, jamais. La notion de domination d'une couche sociale sur d'autres dans les sociétés humaines au cours de l'histoire semble lui être étrangère.

Eclectisme philosophique.

Parfois la posture philosophique spontanée d'Harari est celle –jamais reconnue comme telle, bien au contraire -- de la dialectique matérialiste. Par exemple, lorsqu'il explique que la conquête majeure de la révolution scientifique des années 1500 en Europe– contrairement aux dogmes religieux qui affirment tout connaître du réel – a été la reconnaissance de l'ignorance : il paraphrase là sans le savoir des analyses d'Engels reprises par Lénine dans « Matérialisme et empiriocriticisme ». Un autre exemple concerne les passages du livre sur l'association étroite entre la science et l'impérialisme ; sa lucidité à ce sujet, qui prend le scientisme à contre-pied, ne va pas toutefois jusqu'à prendre en compte – ou seulement du bout des lèvres – les progrès que les connaissances – par exemple en médecine – peuvent apporter aux humains. Les résultats de la science sont aujourd'hui l'objet de luttes entre le capital et les couches sociales dominées : Harari l'ignore. Comme il ignore tout du rôle de la science dans la recherche de plus value extra, et donc dans la crise mondiale du capitalisme, dont il ne dit mot.

 

La posture philosophique explicite d'Harari est celle du positivisme, du néo-kantisme à la Popper : aucune vérité n'est selon lui jamais acquise définitivement. Selon lui le savoir résulte d'observations empiriques combinés aux mathématiques ! Je ne suis pas un adepte de citations dogmatiques de textes sacrés. Mais passer sous silence des avancées majeures de la pensée rationnelle ne semble pas non plus l'idéal. Harari ignore résolument la thèse de Marx et Engels qui critiquent Feuerbach: « La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique qu'il faut que l'homme prouve la vérité, c'est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique, est purement scolastique. ». Plus précisément, le relativisme philosophique d'Harari l'amène a des formulations plus que douteuses : il met sur le même plan « l'humanisme libéral » (champion selon lui des Droits de l'Homme), « l'humanise socialiste » (où l'individu est écrasé par le Parti ou les syndicats (sic)) et « l'humanisme évolutionniste ». Ce dernier « humanisme » est attribué selon lui... au nazisme, crédité d'une visée d'amélioration de l'espèce humaine ! Harari ferait bien de lire « L'ordre du jour », prix Goncourt 2017 d'Eric Vuillard, sur le soutien actif à Hitler des groupes capitalistes allemands, et leur utilisation massive des esclaves fournis par le 3ème Reich...

Communisme, monnaie, capitalisme.

En ce qui concerne le communisme, qualifié de religion « visant au bonheur par la dictature du prolétariat », l'historien Harari n'a pas mis à jour ses connaissances depuis Staline. Pour lui, les écrits de Marx, Engels, Lénine, etc., sont des ramassis dogmatiques sans intérêt, ou pire.

Il en résulte des faiblesses sérieuses dans l'exposé de certains sujets, comme par exemple la monnaie, ou le capitalisme. En ce qui concerne la monnaie, qualifiée par lui de « fiction », si Harari, sans originalité, souligne le rôle de l'invention de la monnaie dans la stimulation des échanges et de l'économie, il ignore résolument l'analyse de Marx, comme il ignore tout de la loi de la valeur . Ce qui n'est pas étonnant : il réduit le capitalisme au crédit, à la fable du ruissellement, et jamais ne mentionne la propriété privée des moyens de production : le concept d'exploitation est pour l'essentiel absent, celui de lutte des classes n'est qu'une fiction du dogme marxiste. Son exposé sur la firme Peugeot est un conte de fée, où jamais n'est mentionnée la propriété privée du capital. Peugeot, selon lui, est une fiction qui fonctionne « parce que les gens y croient » !

Biologie et essence humaine.

Harari contraste très souvent l'héritage génétique de l'espèce Sapiens, qui « ne dit rien sur les droits de l'homme ou l'égalité » avec les idéologies qui sont toutes imaginaires. Mais sa culture scientifique l'oblige à voir –sans qu'il le reconnaisse explicitement -- dans ces imaginaires collectifs (« des fictions ») des forces matérielles qui permettent « la coopération d'un grand nombre d'individus ».

Enonçant des thèses sur l'espèce humaine, il utilise fréquemment un « nous » totalisant : « Nous vivons moins bien que les chasseurs cueilleurs », ou « Nous consommons sans modération », etc.,

formulations qui nient ou ignorent les contradictions internes à ce « Nous ». Comparant ici ou là la sensibilité humaine à la sensibilité animale – sur laquelle il dit par ailleurs des choses intéressantes -- il semble hésiter constamment à définir l'essence humaine, et flirte de manière répétée avec une vision biologiste fondée sur l' ADN, la sérotonine, la physiologie de l'individu. Mais percevant les limites de cette approche, il définit, en plus de la réalité objective – celle qui existe en dehors de la conscience humaine – et de la réalité subjective, une « réalité intersubjective » : l'ensemble des croyances, mythes, etc., qui permettent à « des millions de gens qui ne se connaissent pas » de coopérer efficacement. Ce faisant, sans doute victime de ses préjugés anticommunistes, il ignore résolument la richesse fondatrice de la thèse VI de Marx et Engels sur Feuerbach : « Feuerbach résout l'essence religieuse en l'essence humaine. Mais l'essence de l'homme n'est pas une abstraction inhérente à l'individu isolé. Dans sa réalité, elle est l'ensemble des rapports sociaux. »

 

L'avenir : l'Homme Dieu...ou la catastrophe écologique ?

Le dernier chapitre du livre présente une vision apocalyptique d'une société ou les progrès de la biologie moléculaire, des neurosciences, du génie génétique et la révolution numérique feraient disparaître l'espèce Sapiens. La base idéologique de Harari est son opinion suivant laquelle « les capacités, les besoins et les désirs d'Homo sapiens ont une base génétique ». Incidemment, Harari néglige le fait qu'aucun humain laissé seul dans la nature à la naissance ne peut survivre en restant humain. Selon lui, l'espèce Sapiens, définie par son ADN, pourrait disparaître, grâce au génie génétique, au profit d'un transhumanisme, de cyborgs ou d'êtres vivants artificiels inorganiques. Certains pourraient atteindre à « l'a-mortalité » (projet Gilgamesh de Google) sur fond d'inégalités croissantes entre une « élite » riche et une masse misérable dominée.

Harari n'est pas beaucoup plus optimiste sur la capacité de l'humanité à faire face à la catastrophe écologique du réchauffement climatique, car pour lui, les forces du marché sont irrésistibles.

On sait qu'il est très difficile de faire des prédictions, surtout sur l'avenir. Cependant les prédictions de Harari écartent toute possibilité que les sociétés humaines évoluent vers autre chose que le cauchemar de génie génétique ou la catastropje écologique. Implicitement, pour lui, le capitalisme est l'horizon indépassable de l'humanité, ouvrant la voie à tous les apprentis sorciers du « dessein intelligent » à base humaine de génie génétique.

Conclusion

« Sapiens, brève histoire de l'humanité » est fortement documenté, écrit avec verve. Il est bourré de résultats récents des sciences ...et de constructions idéologiques ultra-libérales inextricablement mêlées aux précédents. Un livre à consommer l'esprit en alerte pour démêler le bon grain de l'ivraie.

 

 

 

 

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