Déjouer le piège constitutionnel

Le piège constitutionnel mis en place par Jospin surplombe les chances de succès de la lutte contre la réforme des retraites. L'arme politique de la bipolarité FN/LREM permettrait à Macron de tenir contre la grève si elle ne bloque pas durablement l'accumulation du profit. Au delà, comment reconstruire une gauche transformatrice solide et fiable?

Déjouer le piège constitutionnel !

Est-il incongru, au milieu de l'affrontement social intense sur la réforme des retraites  d''évoquer les conséquences de plus en plus dangereuses, de l'attentat majeur contre la démocratie commis par Jospin lorsqu'il a fait adopter, dans les années 90, l'inversion du calendrier électoral, avec l'élection présidentielle préalable aux élections législatives ?

Cette mesure, a déjà abouti à l'éviction de la gauche en 2002 et l'élection de Chirac à plus de 80 %, puis à l'alternance libérale Sarkozy/Hollande, puis à l'élection de Macron par défaut, malgré son socle électoral minoritaire à 24% du premier tour, grâce au chantage politique au Front National.

Ce mécanisme fatal contre la démocratie surplombe, selon moi, les conditions de la bataille actuelle contre la réforme des retraites. Macron sait qu'il peut tenir longtemps sans plier devant le mouvement gréviste : même ceux qu'il aurait battu et humiliés en appliquant sa réforme – si par malheur il y arrivait – seraient contraints de barrer la route à Le Pen en 2022 en mettant un bulletin Macron dans l'urne.

Mais les salariés ont fait la dure expérience des grèves limitées à 24 heures, des manifestations, même massives, suivies des défaites devant la loi travail, devant la réforme du statut des cheminots, etc.. Après Hollande et Sarkozy, le président Macron, lui même, leur a montré que pour porter des coups à sa politique, et pour le faire reculer, il faut, avec le soutien de l'opinion publique, handicaper, bloquer durablement, par la grève, la vie économique, la formation du profit, suffisamment longtemps pour que la grande bourgeoisie elle même sonne, pour ses serviteurs au pouvoir, l'heure des concessions. Rien n'est plus important, devant la machination politique prévue pour 2022, que de soutenir la grève, par tous les moyens possibles : la lutte d'idées, le développement de la solidarité, avec les grévistes, des cagnottes de grève, de leur permettre de tenir bon malgré les pertes de salaire.

Un problème se pose aux forces politiques les plus conséquentes, celles qui se prononcent pour porter un coup aux stratégies du capital en crise: il est urgent de rebâtir une alternative de gauche, capable de déjouer le piège institutionnel mis en place par Jospin : la réduction de l'alternative politique au choix entre droite – macroniste ou autre – et extrême droite.

Les élections municipales de mars 2020 seront une étape importante, cruciale, pour qu'émerge de nouveau l'idée partagée chez nos concitoyens d'une alternative de gauche possible . Mais cette étape – à supposer qu'elle soit concluante – sera loin d'être suffisante.

Se pose alors le danger inédit et difficile des ambitions de Mélenchon. Comment ne pas s'inquiéter, connaissant ses antécédents dégagistes, ses aspirations hégémoniques, et son exploitation rusée, toute mitterandienne, du piège constitutionnel qu'il entend manifestement faire fonctionner en 2022 à son profit ? N'est-il pas clair qu'il compte rééditer le coup de 2017 en présentant sa candidature pour la présidentielle, comptant sur les fractions les plus désespérées et les moins politisées de la population pour leur apparaître comme l'incarnation d'un avenir meilleur ?

Certes, les 6% obtenus par FI aux élections européennes, les foucades du chef autrefois charismatique, ont quelque peu écornées ses inquiétantes aspirations césaristes. Beaucoup d'yeux se sont ouverts depuis 2017. Mais on aurait tort d'imaginer qu'il se rallierait désormais, sans y être obligé, à une construction à gauche à la fois crédible comme alternative politique et fiable dans ses engagements démocratiques. Or, peut-on croire qu'une alternative de gauche puisse faire l'impasse d'un accord politique incluant les sympathisants de FI ?

Les forces de transformation sociale sauront-elles, pourront-elles, déjouer le piège  constitutionnel?

 

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