L'antisémitisme, les racismes, pour quoi faire?

Ce billet discute du rôle joué ces temps ci par l'antisémitisme et les racismes dans les luttes sociales en France. Il suggère comment l'antisémitisme pourrait servir le pouvoir. la question de l'assimilation de l'antisionisme à l'antisémitisme est discutée au vu des déclarations du président de la République au dîner du CRIF du 19 février 2019

L'antisémitisme, les racismes, pour quoi faire ?

I L'antisémitisme et les luttes sociales

La France vit depuis trois mois un mouvement de révolte des couches populaires contre la politique menée dans l'intérêt des très riches. Plus précisément dans l'intérêt des grands détenteurs de capitaux industriels, commerciaux ou financiers. Le mouvement des Gilets Jaunes est un mouvement de protestation d'ampleur nationale : c'est attesté par le soutien de près de 75% des Français à ses revendications sociales et démocratiques ; le réduire au seul nombre des manifestants des 14 Actes depuis le 17 novembre serait une grave erreur.

Il est presque sans exemple qu'un mouvement de cette ampleur, qui pourrait menacer les fondements même d'une République de plus en plus autoritaire et anti-sociale, ne s'accompagne pas, sous une forme ou sous une autre, de flambées de racisme ou d'antisémitisme. L'explication la plus plausible des actes et violences antisémites qui se sont manifestés depuis 3 mois est que, stimulés par des forces politiques déterminées et connues, ils jouent un rôle politique de diversion pour protéger la couche sociale dont la domination risque d'être mise en cause. Il y a en France des forces dont le rôle historique est de dévier les colères populaires vers des boucs émissaires. Quand l'extrême droite met en cause la banque Rotschild et les Juifs, elle envoie un signal clair au grand capital : « vous n'avez rien à craindre de nous, nous ne nous en prenons qu'aux capitalistes juifs ». En période moins convulsive, la propagande du FN contre les migrants et les musulmans joue le même rôle ; le bouc émissaire change, mais l'objectif est le même : empêcher les consciences de mettre en cause la responsabilité du grand capital.

Quand, dans l'Allemagne de la grande dépression, Hitler dénonçait les banquiers juifs, il recevait l'appui de tous les grands industriels et financiers allemands qui le subventionnaient pour qu'il prenne le pouvoir, et les débarrasse d'abord... des communistes.

Pourquoi maintenant surtout l'antisémitisme, plutôt que la menace de « grand remplacement  par les migranst» ou la peur du musulman ? C'est qu'en s'en prenant à l'argent, comme à l'heure actuelle quand on veut plus de pouvoir d'achat, des augmentations de salaires ou des retraites, le rétablissement de l'ISF, etc., on pose de manière plus précise la question du pouvoir et du du capital. L'antisémitisme, qui s'en prend au Juif parce qu'il serait plus riche, plus intelligent, mais aussi invisible que le banquier devant l'ordinateur de ses opérations financières, est plus efficace dans l'opération de diversion actuelle que le racisme qui s'en prend aux pauvres, aux démunis, à ceux qui ont moins que tous, et qui nous menaceraient avec leurs coutumes exotiques. S'ajoute au fantasme du Juif riche et puissant la vieille jalousie religieuse pour le « peuple élu » que Dieu aurait choisi pour annoncer sa loi aux autres peuples. La panoplie antisémite est variée.

Les bouffées actuelles d'antisémitisme sont-elles imputables aux Gilets Jaunes comme nous le suggèrent maints media et mainte chaîne d'info ? La France est-elle gangrenée d'antisémitisme ? Ce n'est pas ce que disent les enquêtes sociologiques sérieuses. Depuis les années 60, les préjugés antisémites ont considérablement régressés. De nombreuse prise de position de groupes importants de Gilets Jaunes en témoignent, qui s'élèvent contre les campagnes qui les présentent globalement comme racistes ou antisémites.

Que l'antisémitisme soit stimulé, entretenu et propagé par l'extrême droite est évident. Mais elle ne le crée pas; les racines historiques religieuses, idéologiques, psychologiques durables de l'antisémitisme sont diverses. Delphine Horvilleur, dans son livre « Réflexions sur la question antisémite» les explicite. Elle montre comment l'antisémitisme est l'arme de toutes les oppressions. Mais elle laisse de côté, pour l'essentiel, le rôle que ce poison joue dans les luttes de classe.

Il est tout à fait vrai que les actes antisémites ont augmenté de 74% depuis 2017, mais 2018 a vu, avant le mouvement des Gilets Jaunes, leur réapparition avec la brutale répression israélienne des « marches pour le droit au retour » à Gaza. Chaque explosion de violence israélienne contre les aspirations nationales palestiniennes depuis la première Intifada s'accompagne de pics d'actes antisémites en France, dont le nombre total était presque deux fois plus élevés en 2004 qu'en 2018.

II L'antisémitisme et la politique israélienne

Il est patent que le pouvoir israélien non seulement s'accomode fort bien des bouffées d'antisémitisme dans le monde, mais en tire avantage dans ses efforts pour faire émigrer en Israël des populations juives éduquées telles que les citoyen-ne-s français-e-s juif-ve-s dans leur ensemble. Netanyahou a d'excellentes relations diplomatiques avec Orban, dirigeant hongrois antisémite avéré. L'antisémitisme peut pousser des victimes à émigrer en Israël. Toute émigration de Français juif en Israël renforce le potentiel colonisateur du pouvoir israélien. La France avec une population identifiée comme juive d'environ 500 000 personnes est une cible de choix pour la direction israélienne, car c'est la source la plus forte d'émigration potentielle en Israël, à part les USA. Les appels de Sharon ou de Netanyahou à nos compatriotes juifs pour qu'ils émigrent en Israël sont constants. Ils ont eu un effet, limité mais réel, après le massacre de Charlie, les assassinats – notamment d'enfants -- dans une école juive à Toulouse, par Mohammed Merah, ceux de l'hyper Casher par Coulibaly, le calvaire d'Ilan Halimi, torturé à mort pendant un mois parce que, juif, il devait être riche, etc..L'émigration annuelle vers Israël à doublé pour atteindre quelques milliers par an.

Comment nos compatriotes juifs ne trembleraient-ils pas pour eux, pour leurs enfants après ces évènements ? Comment ne trembleraient-ils pas devant le tag nazi « Juden » sur l'Île Saint Louis, ou devant la haine antisémite déversée sur un philosophe réactionnaire, peut-être pour ses idées, mais surtout pour son identité juive ? Comment ne seraient-ils pas sensibles aux sollicitations du nationalisme israélien qui leur promet protection ? Faire partie d'un groupe social dont l'extermination a été scientifiquement programmée et organisée il y a deux génération par un des pays les plus civilisés du monde est une hérédité complexe, qui laisse des traces profondes dans le psychisme individuel et collectif des survivants et des descendants....

Les citoyen-ne-s sincères révolté-e-s à juste titre par l'oppression coloniale subie par les Palestiniens comprennent-ils bien tous et toutes le tort que fait à la cause palestinienne toute identification « des Juifs » à la politique israélienne ? Quiconque, sous le qualificatif ambigu d'anti-sioniste, s'en prend à la politique israélienne, favorise, d'une certaine façon, le déploiement de la politique israélienne dans le monde. Cette identification sommaire est un combustible des flambées d'antisémitisme.

On peut se demander quel rôle joue le CRIF dans cet antisémitisme qui associe « les Juifs » à la politique colonialiste de la direction israélienne. Capté par une tendance ultra-droitière qui se range sans nuance derrière les dirigeants d'Israël, le CRIF est reconnu par les pouvoirs publics comme représentant privilégié de nos compatriotes juifs. Sa responsabilité dans l'identification meurtrière « des Juifs » avec une politique coloniale qui indigne à juste titre l'opinion publique est écrasante. La réalité, mal connue, est qu'il existe en France un courant significatif de citoyens juifs ou d'origine juive, avec plus d'une dizaine d'organisations, qui ne reconnaissent ni au CRIF ni aux dirigeants d'Israël le droit de parler en leur nom.

L'anti-sionisme de gauche est une opinion qui fut majoritaire parmi les populations juives d'Europe, avant le nazisme, en partie à cause de la gauche marxiste, mais aussi de la critique des rabbins contre l'idéologie sioniste inspirée des nationalismes du 19ème siècle. L'antisionisme stalinien n'était surtout qu'un masque d'antisémitisme. Mais aujourd'hui, après le génocide dont les rescapés ne savaient ou aller après la défaite du nazisme, après l'expédition de Suez qui a fait chasser vers Israël les Juifs de nombreux pays arabes, le sionisme acquiert des significations diverses : selon la résolution de l'ONU, l'Etat d'Israël existe, l'Etat de Palestine doit exister pleinement; le sionisme en Israël a éclaté en variantes fascistes, centristes, social-démocrates ou progressistes. Les sionistes fascistes veulent le Grand Israël, et l'expulsion des Palestiniens vers la Jordanie. Les sionistes progressistes sont attachés à leur Etat, mais veulent une paix fondée sur la coexistence pacifique avec un Etat de Palestine sur les frontières de 1967. Quel sens donner à l'antisionisme, aussi contradictoire que son antithèse sioniste ? Le risque de l'anti-sionisme militant actuel à gauche, qui est aussi celui de militants qui se reconnaissent une identité juive, est de se mêler au langage antisioniste d'inspiration antisémite et fasciste, celui de Dieudonné, Soral ou de certains éléments du PIR...Il est aussi de suggérer comme solution au conflit la construction d'un seul Etat binational, dont en majorité ni les Israéliens ni les Palestiniens ne veulent ; l'écrasante majorité des Etats dans le monde soutient le droit des Palestiniens à avoir leur Etat, dans le cadre des résolutions de l'ONU, sans mettre en cause l'existence de l'Etat d'Israël. L'Iran chiite semble être le seul Etat qui fait de la destruction d'Israël un axe de sa politique.

Autant abandonner le langage de l'antisionisme, et ses ambigüités, pour se concentrer sur la lutte contre la politique israélienne de colonialisme et de négation des droits nationaux palestiniens, et sur la solidarité avec les progressistes palestiniens et israéliens.  Exigeons la reconnaissance par la France et l'Europe de l'Etat de Palestine, dans les frontières de 1967 avec Jérusalem Est comme capitale. Exigeons la suspension de l'Accord d'Association UE/Israël tant que ce dernier ne négocie pas sincèrement avec l'OLP pour la mise en œuvre des droits nationaux palestiniens.

Dans les conditions traumatiques convulsives qui ont vu des populations juives poussées vers Israël, que se soit à la sortie des camps en 1945, que ce soit après l'expédition de Suez ou l'écroulement du système colonial français en Tunisie, en Algérie et au Maroc, des familles ont été séparées, éparpillées. Parmi nos compatriotes qui ont des membres de leur famille en Israël, certains peuvent sombrer dans un racisme anti-arabe ; d'autres peuvent à la fois critiquer la politique israélienne, et avoir de la sympathie pour Israël. Quoi de plus normal ? Cela fait-il d'eux des responsables de la colonisation ? D'autres, influencés par le CRIF, ou par la peur de l'antisémitisme, voient dans Israël leur garantie de survie. Ils ont tort, sans doute, mais peut-on leur en vouloir ?

III L'antisémitisme, le pouvoir, en France, et les autres

Sans affirmer qu'elle s'en réjouit, une force politique en France tire partie des flambées d'antisémitisme comme celle que nous connaissons. Face à l'extrême droite, malmené par les exigences de justice sociale et de démocratie que porte le mouvement des Gilets Jaunes, le président Macron, qui , comme il le dit lui même, a été élu par effraction en 2017 plus pour barrer la route à Marine Le Pen que par soutien à sa politique, voit dans le rejet national de l'antisémitisme, tel qu'il s'est manifesté Place de la République et ailleurs en France le 19 février, et face à une gauche divisée, atomisée et inaudible, un élément de plus pour apparaître, comme en 2017, comme le rempart contre l'extrême droite. Est-ce faire preuve de complotisme primaire que de se demander pourquoi les énergumènes d'extrême droite, à quenelle ou autre, infiltrent les manifestations depuis trois mois sans être inquiétés par une police pourtant fort professionnelle, et fort bien renseignée?

Comment qualifier l'intervention du Président de la République à la réunion du CRIF du 19 février 2019 ? Cette date restera dans l'histoire comme une souillure au visage de la République. Quels calculs politiques cachés, quelles compromissions, quelles alliances inavouables le Président qui devrait être de tous les Français trahit-il sa mission, par son assimilation de l'antisionisme à « une forme moderne d'antisémitisme » ? Enarque et informé, il sait fort bien la différence qu'il y a entre une opinion, fut-elle confuse et mal définie, comme l'antisionisme, qui se veut critique de la politique d'un Etat, et l'antisémitisme, idéologie génocidaire que la loi condamne. Des dizaines de milliers de survivants et de descendants de victimes du génocide ont appris à leur corps défendant la haine du nazisme, du fascisme, du racisme, du colonialisme ; avec à leurs côtés des centaines de milliers de démocrates, ils s'élèvent contre la politique d'Israël quand celle-ci violente le peuple palestinien. La plus haute autorité de l'Etat combine en une seule phrase une insulte à leur citoyenneté, à la noblesse de leur protestation contre l'injustice et une attaque insupportable contre la liberté d'expression. Le peuple français laissera-t-il passer cela ?

 

On observe au cours des débats un effet de poupées russes de boucs émissaires qu'il convient de noter. Sous prétexte de lutter contre l'antisémitisme, on entend ici ou là mettre en cause les banlieues, on parle d'islamisme, on évoque l'antisémitisme « de gauche ». Le converti à l'islam qui a insulté Finkielkraut tombe à pic pour certains. Or quelles que soient les origines des actes et des paroles antisémites, qu'elles se justifient d'un discours anticolonialiste, d'un discours religieux, chrétien, musulman, bouddhiste ou nationaliste, toute idéologie antisémites, ou raciste est par essence d'extrême droite, car elle nie de façon radicale la Charte de l'ONU, la déclaration des droits de l'homme, les fondements de la démocratie. Les discours qui tentent de remplacer le bouc émissaire juif par le bouc émissaire musulman sont des discours dangereux, qui confortent l'extrême droite. Les discours qui qualifient certains discours antisémites comme provenant de l'« d'extrême gauche » sont des discours qui banalisent et disculpent l'extrême droite. Il y a des groupes qui se disent de gauche, mais leur antisémitisme est une variété de fascisme. C'est leur faire beaucoup d'honneur de reprendre à leur sujet une qualité de gauche qu'ils rabaissent et déshonorent. Il n'y a pas d'antisémitisme de gauche.

Pas d'angélisme ! A Sarcelles et d'autres villes de banlieue, des écoles juives sont sous protection policière. Des citoyen-ne-s ont peur parce qu'ils sont identifiés comme juifs. C'est insupportable, cela doit cesser. On a vu de jeunes égarés d'origine musulmane faire de Mohammed Merah leur héros : il avait tué des Juifs...Le Juif serait celui qui opprime les frères arabes de Palestine. L'identification des Juifs à Israël, voulue par les dirigeants de ce pays, appuyée par le CRIF, fonctionne de façon redoutable. La logique du pompier pyromane du CRIF est à l'oeuvre. On voit les forces réactionnaires et fascisantes, juives et islamistes se conforter les unes les autres. L'islam politique qui prétend imposer la charia à toute la société est une variété moderne d'un fascisme d'inspiration religieuse. On a vu les pratiques de Daesh : ce sont cele d'un fascisme à déguisement religieux. La propagande de l'Etat Islamique en France a su entraîner dans son sillage des jeunes de quartiers déshérités, des jeunes sans avenir dans la société capitaliste en crise, qui ont cru donner un sens à leur vie en s'appropriant, entre autres, la haine des juifs, tenus pour responsables des crimes d'Israël.

Il y a là une tragédie qui mériterait une action publique d'éducation, de lutte contre le chômage, pour donner à tous des perspectives de vie digne, des raisons de s'engager pour la démocratie et la République. On en est loin, avec la politique qui jette les Gilets Jaunes dans la rue. En attendant, ceux qui profitent de la confusion idéologique de jeunes égarés pour désigner l'ensemble des musulmans comme fauteurs d'antisémitisme jouent le jeu classique qui consiste à diviser ceux que tout devrait pousser à s'unir pour changer la vie.

 

Décidément tout montre que l'antisémitisme ne cesse dans le monde et dans notre pays de déployer ses poisons insidieux et mortels. C'est l'humanité toute entière qui pourrait en être victime.

 

 

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