Sur le rapport de Christian Picquet au Conseil National le 7/11/2020

Ce billet examine le rapport de Christian Picquet au Conseil National du PCF le 7/11/2020. Il traite de la préparation du 39ème Congrès, et, entre autres, de la présidentielle et des législatives de 2022

Rupture avec ou dépassement du capitalisme ?

  1. Le bilan

Le rapport de Christian Picquet au CN du 7/11/20 commence par un examen des résultats de l'objectif fixé au PCF par le 38ème Congrès :le « redressement de notre influence et de nos forces organisées ».

Parmi les divers éléments qu'il note (« Depuis l’automne 2018, d’incontestables avancées ont été accomplies pour élargir notre rayonnement. »), deux éléments méritent l'attention :

*Le 38ème Congrès l'avait affirmé (p.33 : «  Il est indispensable que le PCF ait des député.e.s européen.ne.s. ». Pourtant pas un mot sur l'élection européenne de 2018 dans le texte de Christian Picquet. L'application des décisions du 38ème Congrès a entraîné le refus de toute alliance, la candidature PCF de Ian Brossat, certes très visible à la télé,... et à la perte des 3 sièges du PCF à l'Assemblée de l'UE. Cela ne mérite-t-il pas un examen sérieux ?

*Le rapport note en revanche : « nous avons enregistré des échecs ou des déceptions, mais ceux-ci ne sauraient occulter les importants succès obtenus lors des municipales, lesquels ont eu leur première traduction lors des sénatoriales de septembre. ». Il ne dit rien sur l'analyse de ces contrastes. Or on constate que des échecs ont été enregistrés lorsque la désunion a persisté entre forces de gauche, et que des succès importants ont été enregistrés, à la fois contre la droite et pour le PCF lorsque l'union a été faite à gauche, notamment grâce à l'activité des communistes, y compris avec des têtes de liste non communistes, comme à Strasbourg, Lyon, Marseille, Grenoble, Paris, et d'autres. Le PCF a marqué les programmes municipaux dans ces différents cas, et il participe maintenant à la gestion des plus plus grandes villes de France. C'est cette politique d'alliance avec les forces de gauche qui s'est traduite par des avancées du PCF aux sénatoriales.

*Aux européennes, le PCF fait cavalier seul, il obtient 2% des voix, moins qu'aux législatives de 2017, il perd les seuls élus européens qu'il avait. Aux municipales, il stimule avec succès l'union des forces de gauche, et le succès est au rendez vous, avec quelques mois plus tard, une progression du PCF aux sénatoriales.

Le rapport présente-t-il dans ces deux cas une analyse lucide de nos échecs et de nos succès ?

II L'état du monde

Le rapport, après la description de la crise sanitaire, des crises climatiques et écologiques, énonce : « C’est le mode de développement capitaliste qui s’en retrouve mis en question. Ce qui appelle une alternative de rupture» Je commenterai cette formulation plus loin. Suit l'analyse des développements de la crise du capitalisme, de ses effets catastrophiques dans le monde. Ecrit sans doute avant la proclamation de la victoire démocrate contre Trump, il énonce : « quel que soit le prochain locataire de la Maison-Blanche, il aura à coeur de renforcer le dispositif, né en 2018, qui prépare l’armée américaine à une guerre avec la Chine ».

Le caractère fascisant du pouvoir de Trump, l'émergence de nouvelles forces progressistes américaines, la part décisive qu'elles ont pris au rassemblement pour battre Trump sont passés sous silence, au bénéfice de la seule affirmation de la préparation d'une guerre US avec la Chine. Certes, la confrontation Chine/USA est un élément durable des contradictions actuelles du monde. Si ce qui se prépare est une guerre, nécessairement mondiale et cataclysmique entre la Chine et les USA, ne conviendrait-il pas d'y consacrer plus d'attention ?Ce pronostic, s'il est sérieux, peut-il être traité de la sorte ?

Rupture avec le capitalisme ou barbarie ?

A la suite du passage sur l'état du monde, le rapport énonce : « À l’orée de ce nouveau siècle, se repose clairement à l’humanité la vieille alternative : rupture avec le capitalisme ou barbarie. »

Il faut s'arrêter à cette notion de rupture qui apparaît à plusieurs reprises dans le rapport, en reprenant presque verbatim l'intitulé du groupe de Castoriadis (2ème moitié du XXème siècle) »Socialisme ou Barbarie. »

Le 38ème Congrès énonce : » le communisme est un processus historique d’abolition réussie du capitalisme, du racisme, du patriarcat, poussant tous les acquis vers une nouvelle civilisation dans laquelle le libre développement de chacun.e est la condition du libre développement de tou.te.s. C’est cela le dépassement du capitalisme. »

Substituer la notion de « rupture » à celle de « processus historique » est-il anodin ? S'agit-il de proposer d'un coup l'abolition de toute propriété privée d'outils de production ou d'échange, ou bien de s'en prendre d'abord au cœur de la domination capitaliste : le cartel des principales multinationales ? La notion de « rupture » est-elle compatible avec celle de « pousser tous les acquis, etc. » et de « dépassement du capitalisme » ? N'y a-t-il pas là toute la différence – capitale – entre un énoncé pré-dialectique et un énoncé marxiste fondé sur la compréhension de la nécesssité, dans les conditions françaises, du développement jusqu'au bout de toutes les libertés et de tous les acquis historiques existants dans le déja-là communiste du capitalisme ? A proposer la « rupture » à notre peuple, favorisons nous sa mise en mouvement pour des victoires partielles, de la plus insignifiante à la plus déterminante ? Poser la question c'est y répondre.

Le rapport parle de « contradiction majeure ».Il se réfère à la contradiction entre la nécessité de mettre en cause le capitalisme et le niveau de conscience dans le monde. Mais parler de « rupture » avec le capitalisme dans le monde est-il le concept pertinent ? Ne voyons nous pas – et le rapport le note – des peuples infliger à leur grande bourgeoisie des défaites comme en Bolivie, au Chili, ou dans tel Etat en Inde ; ces victoires sont autant de contributions à un processus mondial, utile mais fragile, encore mal assuré de mise en cause partielle de la domination du capital. En parlant de rupture, au lieu de processus, le rapport se réfère-t-il vraiment au 38ème congrès, ou à d'autres courants théoriques rejetés par le PCF depuis longtemps ? La question se pose aussi dans la suite du rapport.

III La situation actuelle de la France

Le rapport poursuit avec une description détaillée de la crise en France, il en souligne les dangers, en énumère les différents aspects, mentionne, à propos des « grands dangers » de la séquence électorale de 2022 « que la gauche n’incarne pas une alternative crédible ». Il énonce : « La République, dans une telle période, est non seulement un enjeu démocratique fondamental, mais elle redevient un enjeu central du combat de classe. »

On voit ici une formulation qui diffère qualitativement de celle d'une « rupture ». La république est un acquis qu'il faut développer. En même temps, la constatation photographique, que le 7 novembre, « la gauche n'incarne pas une alternative crédible » semble l'inscrire comme un fait irréversible, une expression de fatalisme plutôt qu'un appel à changer cet état de chose.

Le rapport énumère trois défis : « ...rassembler largement, arracher des victoires... » Il ne s'agit plus ici de rupture. Pourtant, cette notion revient implicitement avec l'affirmation qu'il faut « la proposition d’une union populaire qui soit le vecteur d’une reconstruction de la gauche sur de nouvelles bases et de la reconquête des classes travailleuses et populaires. Et ce, à partir d’un contenu de classe tournant la page des expériences délétères du passé ». De quelles expériences du passé s'agit-il ? On est obligé ici de faire des conjectures.. S'agit-il du Front Populaire ? Du Conseil National de la Résistance ? De Mai 68 ? Du Programme Commun et de la victoire de la gauche en 1981 ? Certes, aucune de ces expériences n'a abouti à une « rupture avec le capitalisme ». Mais la défaite du fascisme en France, les congés payés, la création du CNRS, etc. avec le Front populaire ? Le droit de vote des femmes, la Sécurité Sociale, les nationalisations, à la Libération ? La section syndicale d'entreprise, l'augmentation du SMIC de 30% , la loi Edgar Faure sur l'Université, en 68 ? La 5ème semaine de congés payés, le statut de la Fonction Publique, la revitalisation de l'Université et du CNRS en 81 ? Des effets délétères ? Oui, dans certains cas, et particulièrement le Programme Commun, le programme de l'alliance entre PCF et PS a été une démarche beaucoup trop axée sur la direction des partis ; mais arracher le PS à sa collaboration de vingt ans avec la droite n'était pas une mince affaire. Tirons en les leçons : la lutte pour le Programme Commun n'a pas été menée de façon que les couches populaires puissent s'emparer de sa logique, des moyens d'en assurer une victoire pérenne. Certes, mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain : il ne s'agit pas de renoncer à unir les forces politiques représentatives des divers courants du peuple, mais de stimuler les luttes populaires, l'appropriation par le plus grand nombre des conditions d'un changement progressiste durable, tout en menant de front la construction de l'alliance politique des différentes forces sociales, ces alliances stimulant les luttes en retour et le mûrissement des consciences.

Le flou théorique noté tout au long du rapport explique peut-être le manque de cohérence des propositions qui concluent des analyses des 3 défis à relever . Après l'affirmation de la « page à tourner des expériences délétères », le rapport propose: « Pour le dire autrement, ni une construction par le haut, ni des discussions circonscrites aux formations politiques, mais un processus allant de la base au sommet, associant partis, forces issues du syndicalisme ou de la mouvance associative, mouvements citoyens. C’est de cette seule manière qu’il sera possible de conquérir une nouvelle majorité politique »

Se manifeste ici le choix unilatéral d'une démarche qui va exclusivement " de la base au sommet"  Aucune perception de l'indispensable conjugaison d'un processus qui aille indissociablement de la base au sommet et du sommet à la base.

Que signifie une démarche « de la base au sommet qui associe partis forces syndicales, etc. » ?

Allons nous demander aux adhérents de telle ou telle formation politique ou syndicale, de telle ou telle association de se rendre à des débats, des initiatives, ou autres, décidées uniquement par nous ?

Imagine-t-on que l'influence actuelle du PCF soit telle qu'elle entraîne avant 2022 à une conversion de tous les courants de gauche à la direction impulsée par le seul PCF à partir de la base ? Aucune discussion au sommet avec les formations politiques de gauche, vraiment ? L'unité populaire peut-elle se faire sans la diversité de ses courants politiques ? Ne faut-il pas tirer les leçons d'un passé récent, par exemple les élections européennes ? Avec la visibilité assurée d'une tête de liste PCF, nous perdons toute représentation au Parlement européen ; expérience à contraster avec les politiques d'union qui ont permis de battre la droite, et d'installer dans les plus grandes villes de France des mairies beaucoup plus attachées aux intérêts de leurs administré-e-s.

Le rapport cite à juste titre le 38ème Congrès :: « L’élection présidentielle est un moment structurant de la vie politique. Si elle bride les potentialités du mouvement populaire en les conditionnant à une personnalisation du débat politique, surdétermine l’ensemble des échéances électorales, elle est incontestablement l’occasion pour chaque formation de mettre en débat son projet et ses idées à l’échelle du pays. Le parti doit travailler à créer les conditions d’une candidature communiste à l’élection présidentielle de 2022. »

Mais il oublie une citation qui mérite réflexion : »Notre stratégie exige en permanence d’évaluer, jusqu’à les réajuster, en quoi nos initiatives dans les luttes et notre action dans les institutions contribuent à avancer vers nos objectifs. ». :

A se baser sur la première de ces deux citations, la proposition d'une candidature communiste apparaît ici comme axée de manière unilatérale sur un seul aspect de l'élection présidentielle ; celui qui permet de donner plus de visibilité médiatique à nos propositions. C'est ignorer la profonde dépression populaire, stérilisante, qui se répand : une telle candidature , s'ajoutant à d'autres à gauche ne peut mener qu'au triomphe d'une forme ou d'une autre de victoire libérale en 2022. Elle permettrait au pouvoir de continuer à détruire, théoriquement cinq ans durant, les acquis progressistes historiques du peuple français.

Le 38 ème congrès, et le rapport du 7 novembre, affirment en permanence l'absolue nécessité de travailler au rassemblement populaire.

Ne serait-il pas plus conforme au rôle historique du PCF, au lieu de considérer la division actuelle des forces de gauche comme irréversible, de tout mettre en œuvre, au contraire, pour faire bouger les lignes, sans prétention hégémonique ? La leçon du Programme Commun est qu'il faut inventer des propositions nouvelles pour que toutes les forces populaires qui ont un besoin vital de changement de politique puissent participer aux luttes, sur la base de leurs propres aspirations sociales, économiques, écologiques, féministes, etc.. La définition de ces propositions devraient se faire avec toutes les forces associatives, syndicales ou politiques aspirant à une politique de progrès, dans le respect et l'autonomie de toutes ses composantes. De la base au sommet et du sommet à la base.

Quel rôle positif pourrait jouer, dans cette perspective, une candidature communiste ?

A la lumière des deux citations ci-dessus, la stratégie révolutionnaire, dans les conditions des institutions qui nous sont imposées, consisterait, tout en évaluant en permanence ses résultats, à présenter un candidat qui affirmerait sa détermination de travailler à une candidature rassemblant les forces de gauche sur un programme progressiste, condition incontournable pour que la gauche arrive au second tour, et à ne maintenir sa candidature que si la division devait persister malgré ses efforts.

Encore faudrait-il, pour pallier l'effet inévitable de division que constituerait une candidature de plus à gauche, qu'un effort sans précédent soit fait par le PCF, avant l'élection présidentielle, pour constituer d'avance des listes d'alliance des forces de transformation sociale pour les élections législatives : seule une telle campagne, si elle aboutissait, pourrait éviter la catastrophe des élections législatives de 2017, et assurer un bien plus fort contingent de députés de gauche, et pourquoi pas majoritaire, à l'Assemblée Nationale.

C'est dans ces conditions que pourrait véritablement s'affirmer le rôle que s'assigne le PCF, celui de travailler à un rassemblement populaire majoritaire capable de mettre en cause le pouvoir du capital.

 

 

 

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