La pensée d'André Comte Sponville et le coronavirus

André Comte Sponville donne une caution philosophique à l'idée que face à la crise du Covid 19 soigner les personnes âgées serait contraire à la jeunesse, aux chômeurs, aux banlieues et à la lutte contre le réchauffement climatique. Ce texte est un examen critique de ses positions.

La pensée d'André Comte Sponville à l'épreuve du coronavirus

Un philosophe sympathique

J'aime bien André Comte-Sponville. Il se définit comme athée, et matérialiste, humaniste ce qui suggère plutôt un tropisme de gauche. Il qualifie son athéisme de fidèle, c'est à dire « attaché   à certaines valeurs judéo-chrétienne » des évangiles, et à l'enseignement du Boudha. Il propose un système philosophique, l'insistantialisme, très inspiré par Spinoza et son concept de « conatus », l'instinct vital. Il a des formules séduisantes : « On ne peut philosopher pour de bon que si on ne croit plus tout à fait à la philosophie ». Ou encore : « Je n'ai pas de fascination pour l'enfance. Je préfère l'homme adulte, intelligent et cultivé », mais aussi « La grandeur de l'homme est dans l'adulte qui s'occupe d'un enfant ». Il écrit des textes de moraliste : « Comment vivre ? », « Comment être heureux ? » ( il professe qu'aucun être n'est heureux), « La vie a-t-elle un sens ? ». Il énonce : « l'amour est la valeur suprême ».

André Comte Sponville, à propos de la crise du Covid-19, est en colère

Ces jours ci, Comte-Sponville a exprimé sa colère sur différentes chaînes de télévision. Il s'élève contre « l'affolement collectif » devant la pandémie du Covid-19. Car enfin, « l'énorme majorité d'entre nous ne mourra pas du coronavirus...nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après» ! Pour lui, il faut miser sur la jeunesse et l’éducation plutôt que de remuer ciel et terre pour sauver coûte que coûte une frange infime de la population... « les plus faibles, en l’occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires... Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général.. Et je me demande ce que c’est que cette société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités. Bien sûr que la dépendance est un problème majeur, mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes, sont des problèmes, à mon avis encore plus grave que le coronavirus, de même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants.» Dans le débat public que les media installent sur le choix qu'il faudrait faire « entre la santé et l'économie », sur les coûts de la santé et du confinement, comparés à ceux de la crise économique, André Comte-Sponville semble jouer un rôle idéologique important. Il choisit l'économie, en invoquant les intérêts des enfants et des jeunes. Il donne à ce choix une caution philosophique à laquelle un Christophe Barbier , par exemple, ne peut pas prétendre.

Des questions se posent

– Les enfants et les jeunes

Tout nous invite à partager le souci de M. Comte Sponville pour les enfants et les jeunes en général. Mais il propose, si l'on comprend bien, de ne plus tenter de sauver les malades âgés. Cela mérite réflexion. Les enfants et les jeunes ne souffriraient-ils pas de la mort prématurée de leurs parents ou grands-parents ? Les enfants et les jeunes en général n'ont-ils pas vocation à devenir vieux ? Il est possible que le serment d'Hippocrate ne fasse pas partie de « l'héritage judéo-chrétien » auquel Comte Sponville se dit fidèle. Mais où s'arrêtent les priorités ? La catégorie des « hommes adultes, intelligents, cultivés » ne contient-elle aucun septuagénaire ou octogénaire  ? Faudra-t-il, avant de délivrer un permis de soins médicaux, faire passer à ces vieux un examen de culture générale  ou un test de QI? M. Comte Sponville peut-il exclure que les efforts pour combattre le coronavirus – y compris lorsqu'il s'agit de « septuagénaires ou d'octogénaires » – ne débouchent sur des progrès de connaissances biologiques et médicales susceptibles de soigner aussi, un jour, des enfants et des jeunes ?. Si le nombre des années devient un critère pour moins soigner les malades âgés, ne risquerait-on pas d' élargir la classe des laissés pour compte de la médecine aux handicapés, aux malades mentaux ? Après tout, ne sont-ils pas mortels eux aussi ? Comte Sponville peut-il exclure que les progrès dans la lutte contre le Covid 19 – y compris en soignant les « septuagénaires et les octogénaires » – , ne seraient pas décisifs lors d'une pandémie à venir, due à un virus qui s'en prendrait préférentiellement aux enfants ?

--Le chômage, les banlieues

L'opposition dichotomique entre les problèmes des banlieues, du chômage et les questions de santé publique est-elle raisonnable ? Les vieux des banlieues doivent-ils subir une double ou triple peine : le chômage, la pauvreté, et l'abandon face à la maladie ? M. Comte Sponville le sait comme tout le monde : la mortalité due au coronavirus en Seine Saint Denis est bien plus importante qu'à Neuilly. S'il faut se soucier de charité envers les chômeurs et les pauvres, doit-on en exclure exclure les chômeurs et les pauvres âgés ? --Le réchauffement climatique M. Comte Sponville a mille fois raison d'insister sur les dangers du réchauffement climatique. Mais l'opposition dichotomique qu'il opère entre le réchauffement climatique et les efforts pour sauver les « septuagénaires et les octogénaires » contaminés par le Covid est-elle raisonnable ? J'entends des scientifiques avertir que la fonte du pergelisol, des glaciers ou la déforestation susciteront à coup sûr l'irruption de nouveaux virus dans la vie et la mort des sociétés humaines. Tout indique que les prochaines générations seront confrontées à la fois au réchauffement climatique et à de nouvelles pandémies. Les progrès scientifiques et médicaux d'aujourd'hui dans la lutte pour sauver les malades du coronavirus , y compris les personnes âgées, ne seront-ils pas utiles, peut-être décisifs pour sauver des millions de nos descendants, jeunes ou vieux ?

--Comte-Sponville, la philosophie, et la politique de Macron

Spinoza, qui a inspiré  « l'insistantialisme » de Comte-Sponville, enseignait que « les hommes, en tant qu'ils vivent sous la conduite de la Raison, sont ce qu'il y a de plus utile à l'homme. » (Proposition XXXVII, De servitute humana ). L'insistantialisme de Comte Sponville corrige-t-il cette proposition par : « les hommes, sauf les septuagénaires et les octogénaires ,.., sont ce qu'il y a,....etc. » ?

Depuis sa jeunesse communiste, Comte-Sponville a-t-il rayé de sa philosophie la thèse VI sur Feuerbach, selon laquelle « L'essence humaine ne se ramène pas à l'individu isolé ; elle est dans sa réalité, l'ensemble des rapports sociaux » ? Quelle est la conception des rapports sociaux qui considère qu'une catégorie d'humains définie par un critère d'âge mérite moins qu'une autre d'être soignée ?

Le pouvoir actuel manifeste une certaine préférence pour l'économie, les dividendes des actionnaires du CAC40, plutôt que la santé publique. Les économies sur l'hôpital public conduisent à cinq ou six fois plus de morts du coronavirus en France qu'en Allemagne. M. Comte Sponville, qui a soutenu et soutient M. Macron et sa politique, et qui place l'amour au dessus de tout, pense-t-il que faire des économies sur les budgets sociaux et supprimer l'ISF justifierait de laisser mourir les « septuagénaires et les octogénaires »  ?

Entendons nous : André Comte Sponville a parfaitement le droit de considérer que sa vie ne vaut pas celle de ses petits enfants. Quelle est sa légitimité pour énoncer que son choix personnel a valeur universelle ? Sa sollicitude personnelle– à mon avis dangereuse – pour ses petits enfants ne risque-t-elle pas, si elle est partagée,  de freiner les progrès scientifiques et médicaux qui protègeraient mieux tous, y compris les enfants, demain peut-être, dans un an ou dans dix?

Spinoza conseille à tout sage de se garder de la passion triste qu'est la colère. Il considère que la sagesse est pour un homme de former des idées adéquates fondées sur la Raison. La colère de Comte Sponville au sujet de « l'affolement collectif » devant la pandémie, s'exprime sur les plateaux de télévision. Cette passion triste ne signe-t-elle pas la déroute d'un intellectuel aux idées parfois confuses ?

Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, grand prix de philosophie de l'Académie française en 2019, reprochait à Comte Sponville, déjà en 2009, de faire partie de ces confrères contemporains, comme Luc Ferry et Alain Finkielkraut, devenus des « obligés du pouvoir, quasiment ».

L'athéisme fidèle que professe André Comte Sponville semble le handicaper pour penser les connections entre différentes catégories de phénomènes sociaux, de penser les évolutions de l'humanité et les processus de l'avenir ? Loin de l'humanisme matérialiste de Spinoza, « l'Insistantialisme » d'André Comte Sponville ne serait-il pas, concrètement, incompatible avec son humanisme proclamé?

 

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