Greta Thunberg et Laurent Alexandre: un article du Point

Dans ce billet, j'examine les déclarations de Laurent Alexandre, cofondateur de doctolib, sur Greta Thunberg et l'idéologie de sortir du nucléaire, du point de vue du libéralisme

Un article du Point : interview de Laurent Alexandre (cofondateur de Doctissimo)

Il y a à boire et à manger dans les dire de Laurent Alexandre (ci-après LA), interviewé par Le Point.

D'une part, LA est scandalisé par le « discours simpliste » de Greta Thunberg, qui est selon lui « la réussite marketting de la décennie ».Elle est  «  malthusienne et plaide pour la décroissance ».

Je ne connais pas en détail les propositions de Greta Thunberg. Mais elle a raison d'appeler à prendre au sérieux les analyses du GIEC ; en revanche, je ne suis pas d'accord avec son message s'il se borne à dire qu'il faut se « ranger derrière eux », Greta Thunberg est-elle ou non manipulée par des forces libérales ? Je n'en sais rien, mais le discours sur le réchauffement climatique qui omet la critique politique du mode de production capitaliste, et sa responsabilité dans les dégâts environnementaux présents et à venir me semble très lacunaire.

LA, lui, ironise sur les « effondristes » et les « catastrophistes » qui décrivent les dégâts à venir dus aux émissions de Gaz à Effet de Serre (GES). Mon sentiment est que sur ce point, il manifeste une insouciance qui plaira à bien des lecteurs du Point : ils auront sans doute les moyens de se protéger, eux et leurs enfants, dans les décennies qui viennent, des canicules, des sécheresses, des inondations, des famines, des guerres qu'entraîneront les catastrophes climatiques, et des migrations massives d'humains qui les fuiront pour survivre.

LA semble ignorer que la machine climatique est hautement non linéaire : une petite augmentation de GES dans l'atmosphère peut se traduire par une petite élévation de la température moyenne de l'atmosphère terrestre, mais elle peut aussi – ce n'est pas prouvé mais ce n'est pas impossible – aboutir à une trajectoire chaotique, un dérapage climatique beaucoup plus important. Toute l'eau de Vénus a été vaporisée par effet de serre, il y règne une température de 400°C à sa surface...Le permafrost, en Sibérie, est paraît-il en train de fondre, et peut libérer des quantités de méthane gigantesques dans l'atmosphère. Le méthane est 20 fois plus efficace en effet de serre que le CO2...

Certes, j'approuve pleinement LA dans ses critiques aux « écologistes apocalyptiques » de la  sortie du nucléaire  civil (je note en passant que bien des militants écologistes sont muets sur le nucléaire militaire...). LA écrit : « comme le monde écologique s'est bâti sur le combat antinucléaire, les stratégies qui sont défendues ne sont pas des stratégies de réduction du CO2. Ce sont, en réalité, des stratégies de sortie du nucléaire – qui ont pour conséquence une augmentation du CO2 ». Il est tout à fait vrai que le photovoltaïque et les éoliennes ne sont pas des sources stables d'électricité : elles exigent d'être associées à des turbines à gaz, par exemple, pour pallier leur intermittence. Mais LA veut en finir avec  « le solaire (qu'il confond avec le photovoltaïque) et les éoliennes », position incompréhensible... Le mix énergétique, comprenant, avec le développement des énergies renouvenables, une part de nucléaire est incontournable pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique.

LA a raison sur l'utilité du nucléaire civil dans le combat central contre le réchauffement climatique : il faut freiner dramatiquement les émissions de GES, et pour cela en finir au plus vite avec le recours aux combustibles fossiles. Il dit : «  On ferme Fessenheim pour donner des gages aux disciples de Greta Thunberg »

Mais pourquoi est-il silencieux sur les banques qui continuent à financer les centrales à charbon, parce que ça rapporte ? Pourquoi ne dit-il rien sur le CETA qui va permettre au Canada d'exporter en Europe les produits de l'industrie ultra-polluante des gaz de schiste ? Pourquoi ne dit-il rien du contrôle nécessaire des citoyens et des salariés des entreprises sur le caractère utile et écologique des productions ? Pourquoi est-il silencieux sur la nationalisation de banques comme la Société Générale et la BNP, pour que le crédit bancaire favorise ces productions ? Que dit LA sur le sabordage du fret ferroviaire au bénéfice du fret routier par camions ? Rien.

C'est que LA, co-fondateur d'une plateforme numérique (Doctolib) qui vaut déjà, dit-on, quelques milliards en Bourse, ne se place pas résolument du côté du progrès social. Sa religion est la concurrence avec la Chine et la Californie, dans le cadre du modèle libéral dominant. Si certains critiquent Greta Thunberg, manipulée, disent-ils, par des lobbies libéraux, LA, lui, croit que « les jeunes qui suivent Greta Thunberg sont ... manipulés par des officines cherchant à faire avancer leur agenda révolutionnaire quand il ne s'agit pas de servir les intérêts des industriels des énergies soi-disant renouvelables ». Quoi qu'il en soit, que les seuls des députés LR, critiques de Greta Thunberg soient cités par LA à l'appui de ses positions est une indication assez claire de ses sympathies politiques. Les lecteurs du Point seront satisfaits...

 

 

 

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