Mai hors saison

Quand j'ai connu Guy Benoit, le principal instigateur de Mai hors saison, dans les années quatre-vingt, il vivait à Bagnolet, siège de cette publication, au logement 1122, du 1 de la place de la Résistance. Il était déjà veilleur de nuit au musée Bourdelle.

Quand j'ai connu Guy Benoit, le principal instigateur de Mai hors saison, dans les années quatre-vingt, il vivait à Bagnolet, siège de cette publication, au logement 1122, du 1 de la place de la Résistance. Il était déjà veilleur de nuit au musée Bourdelle.

Cet emploi, qu'il conservera, lui allait, m'avait-il confié, car il pouvait tout en l'exerçant lire et écrire relativement à son aise. C'est-à-dire veiller, à sa façon, à ce que la rencontre fugace dans Mai-68 de l'utopie et de la révolution ne s'évapore pas tout à fait dans l'espace et le temps d'un vécu possiblement partagé.

Que cette rencontre, dans « l'esprit de Mai », sonne rétrospectivement comme un hallali au plan de la société tout entière ne doit pas contribuer à nous égarer malencontreusement. Le désir est toujours l'expression d'un temps dont il nous appartient de faire une parole, une pensée qui s'échange. C'est précisément, me semble-t-il, ce que la formule magique, traversière de Mai hors saison, toute trouvée après Mai-68 pour la publication d'une revue et de livres, nous enjoint de régénérer, de faire nôtre, de porter jusque dans l'opacité sociale, politique, humaine et intellectuelle de notre basse époque.

Mai hors saison, dès 1969, c'est donc une revue qui s'intéresse singulièrement à la poésie, à l'art et à la pensée. Le mécénat ayant fait long feu avec les dernières grandes revues surréalistes de l'après-guerre, deux sortes de revues pour l'essentiel ont subsisté dans l'édition des dernières décennies. D'un côté, les revues d'éditeur ou pouvant s'appuyer sur un réseau de diffusion, bénéficiant de fonds et d'un fonds (relations, auteurs...), généralement les plus visibles (en librairie...) ; de l'autre, les revues indépendantes, nées de la seule volonté de leurs instigateurs. Si la plupart de ces revues indépendantes sont éphémères, on leur doit de porter haut une sensibilité, un ton. En ne déléguant pas à autrui les moyens d'exister, en fabriquant elles-mêmes leur support, elles donnent surtout l'image exacte de ce qu'est avant tout l'énergie créatrice : une pratique. Dans ce contexte, il faut rendre grâce à Mai hors saison, dans la durée, de l'avoir vraiment rendue sans prix, cette pratique de revuiste.

Le plus remarquable peut-être, c'est que les livraisons (irrégulières bien évidemment) de Mai hors saison trouvent toujours à articuler autour du concept clé de révélation-révolution (hérité du Grand Jeu des années trente de Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Sima...), qui guide sa démarche, des œuvres d'auteurs contemporains que d'aucuns jugeraient inclassables. Ainsi, dans le dernier numéro 15 de la revue, si on retrouve un poète que Guy Benoit a beaucoup aidé à redécouvrir, Paul Valet (en publiant notamment Solstices terrassés), on est saisi par les rencontres provoquées, en rien forcées, entre des poètes « vagabonds », dans l'esprit de la Beat Generation (Nanao Sakaki...) et Serge Sautreau, par exemple, signataire d'un des manifestes poétiques marquants des années soixante-dix, De la déception pure, manifeste froid. Dans ce même numéro, la revue présente des « Extraits d'Algérie » (1959-62), un recueil des témoignages (récit, correspondance) de Jean-Pierre Bégot et Guy Benoit sur cette guerre.

En septembre de l'an dernier, à l'invitation de Jean-Claude Leroy (présent dans le no 15, du côté des vagabonds célestes), j'ai pu m'assurer sur les bords de la Mayenne, tout près d'où il vit désormais, que Guy Benoit veillait toujours.

Comment disait le jeune Auden déjà ?

Guetteur dans le noir,

Toi qui veilles sur nos rêves d'éveil...

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Mai hors saison, pour toute information sur les publications : 8, place de l'Eglise, 53470 Sacé. La photo de couverture du no 15 de la revue est de Théo Lésoualc'h.

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