Les trois coups du Printemps des poètes

Du 7 au 21 mars 2011, la 13e édition du Printemps des poètes s'ouvre à « d'infinis horizons » (le programme ici). Par ce billet, trois jeunes auteurs s'y invitent sans crier gare, dans le sable des rencontres.« Un oiseau qui se pose en vaut cent qui s'envolent », a écrit Jules Supervielle. Ici ils sont trois. Deux d'entre eux ont peu ou pas publié encore.

 © Printemps des poètes (R. Depestre) © Printemps des poètes (R. Depestre)
Du 7 au 21 mars 2011, la 13e édition du Printemps des poètes s'ouvre à « d'infinis horizons » (le programme ici). Par ce billet, trois jeunes auteurs s'y invitent sans crier gare, dans le sable des rencontres.

« Un oiseau qui se pose en vaut cent qui s'envolent », a écrit Jules Supervielle. Ici ils sont trois. Deux d'entre eux ont peu ou pas publié encore.

Engagées, fermes dans leurs démarches pleinement initiées, leurs écritures sont intéressantes à mettre en regard (voire à confronter) en ceci que, dans un paysage poétique largement atomisé, peu fédérateur, ce sont des aventures forcément séparées.

Mais singulières, ce sont là aussi des manières de tracer du doigt dans la poussière une lumière toujours incertaine.

Où il s'agit bien pour chacun de transparaître.

Comme si créer, de quelque manière qu'on le fasse, des uns aux autres, c'était finalement s'attacher à déterminer nos « places respectives au milieu du sable des passions* »...

 

 

Sophie Brassart

 

Rome : Bocca della verita

Rire au creux de l'ombre

Rire au mourir, les côtes cassées,

Rire à gorges déployées

Rire à ne plus vouloir de tombe

Rire vos grelots égrenés

Rire arbitre les destinées

Rire étalon rire soupir

Un écrin d'eau dans tes cheveux

Mon souvenir

 

Tu passes, sans hâte,

Écoutes les rivières

Tu cueilles, badines et guettes

La rumeur n'est pas inquiète

 

Effeuillé comme à l'automne

Les grains des fleurs fanées

Ton rire jeté dans la vallée

Tu sais ? la nuit pourra blanchir

 

Rire amer éclat des voix

Rire évincé nos cercles étroits

Rire carnage du sang présent

Tir sauvage nous sommes vivants !

 

Prométhée

 

J'ai volé

La tristesse des fleurs fanées

Coton qui s'afflige

Dénudé

 

Le feu des prairies

Verte pomme avalée

Par la terre rousse

Normandie

 

Un ruban noir, Empirée

Nappes ondulant sur les grains

Sillons du ciel

Ou de la main

L'Oiseau d'été

 

Les pierres nues

Sans lignée

Les châteaux morts

L'amer et le chant

Le sang et l'objet

Le temps perdu

(sur cet auteur, voir ce site)

 

 

Simon Crabot

 

Son cerveau fonctionne par compression, comme tous les cerveaux paraît-il, on y pense, c'est une idée. Le sien peut être par compression super-destructive, des maisons, des arbres, deux trois couleurs centrales, la base, le reste aucune idée, si elle s'en fout si c'est comme ça : une vision mémorielle low definition. Même de son appartement, son corps, ses peut être amours, l'essentiel ; deux trois traces physiques sur lesquelles elle marche, via lesquelles elle se blesse, qu'elle porte, le reste une idée, dire non jamais chaque fois, en douter mais vraiment, non, jamais.

*

Parce qu'elle comprend le corps des autres. Comme une machine à erreurs parfaites, elle voit les fissures /// les trous béants, les espaces clos. Elle redonne de l'importance à des morceaux de peaux, des formes vagues. Elle est brutale par nature, donc : elle frappe à l'infinie ; c'est un miroir émotionnel.

*

Plus tard dehors, sa voix ne résonne pas. Elle est mate dans les cathédrales, silencieuse en extérieur. Sur les places vers lesquelles elle marche, sur lesquelles elle marche, rien ne bouge. On la laisse revenir, ulysse moins les obstacles.

*

Elle creuse l'écart avec les autres corps, elle multiplie les tentatives, les échappées, mais toujours, au dernier kilomètre.

(Extraits de Twist, et sur cet auteur, ce site)

 

 

Emmanuelle Favier

 

Le visage tendu des hommes écorchés à la barre, l'odeur féroce de leurs membres qui s'accrochent aux filets. Dans leurs embrassements subsistent les moiteurs rêches des cordages. En aval de la môle, leurs poings serrés comme des tenailles défrichent les seins des filles, comme pour aiguiser l'arc d'étoupe du ciel.

 

Tu pardonnes à l'obstination des vagues sa cruauté toute d'argent, et les chants inarticulés qui se couchent et s'abattent en ailes vives sur les rails. Ma détresse s'y dilue en phosphores, qu'elle meure parfois sous tes reins, leur dénuement fugitif et ambré. Le vent délivre des messes marines pour tes mains qui se tordent sur mes flancs.

 

Au-dessus de nous qui pesons l'un sur l'autre, dégoutte un carré de nuit montante. Ta jambe écrase ma hanche, et nous rêvons de ces sphaignes qui étoilent les versants décolorés des heures, celles où le sommeil interrompu dérobe ses teintes à la fatigue.

 

Ma douleur se noie. Peut-être par la force de la bordure de grosses pierres, celle qui longe le bassin creusé par la mer dans l'ouvrage de granit. Peut-être par la menace des vagues au-dessous, quand je m'assieds sur leur lit irrégulier. Elles ironisent chacune sur les fièvres de parole qui tordent ma pensée.

 

Tes haubans n'en finiront jamais de chanter, et je charrie l'unisson, et le disperse et l'étoile, tant, qu'il se délie dans ta trace. Dis-moi, seulement, si je peux m'en remettre aux tentations du phare. Dis-moi ce qu'il promet de frayeurs espérantes au sein du sombre large.

 

***

 

Je repars, vers le haut

Tandis que tu descends

L'eau s'écoule en pans vastes sur cette colline urbaine

Comme sur les plages

Où tu m'as montré

Que la mer était autour de nous parfois

Que la mer était notre débâcle

Que la mer était cette aube où nous nous déployons

Où nous dégorgeons le vide emporté de la terre

Mais ce n'est que le bitume qui dégorge ses chaleurs

Et je repars en claquant ses algues de pétrole

En mouillant mes pieds

Tandis que dans mon dos

Tu descends pressé la colline et ses mares

(sur cet auteur, voir ce site)

*Claude Tarnaud (citation)

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