Bernard Noël, le poète dédoublé

Né en 1930, Bernard Noël est une des voix – aussi peu lyrique que possible – de la poésie de langue française. Ses entretiens avec Alain Veinstein réunis par les éditions de L’Amourier témoignent d’une pratique réflexive de l’écriture qui n’oublie jamais la vie de l’autre, tant celui qui crée, que celui qui vit en société.

Bernard Noël Bernard Noël
Bernard Noël est rarement oublié quand il s’agit de citer quelques noms d’importance de la poésie de langue française depuis l’après-guerre. Mais c’est un auteur peu accommodant, poétiquement et politiquement, et sa guerre au lyrisme, sans concession avec les avant-gardes déclarées, le rend d’autant plus insaisissable que sa quête de sens aux relations (à autrui, à la société) est à effet immédiat, et ne s’embarrasse pas, de prime abord, de spéculations esthétiques ou philosophiques.

D’emblée, en 1958, son ouvrage Extraits du corps introduit à une expérience intérieure (« Dedans est immense ») que le poète communique avec toute la charge mentale et physique d’une écriture, d’une « voix » qui veut traduire la corporéité, dans le plus simple apparat, de notre présence au monde.

C’est qu’à ce poète s’applique parfaitement la bouleversante et féconde observation d’Henri Meschonnic à propos de la voix, perçue comme un « intime extérieur ». Si notre propre voix est cet « intime extérieur », c’est bien d’abord parce qu’elle semble nous échapper, parce qu’à aucun moment, en situation, nous ne nous voyons physiquement parler, ressentant confusément, de tous nos sens, que la parole a lieu en émanant de nous.

Pour le poète Bernard Noël, précisément, l’écriture retrace ce mouvement de la parole qui se produit alors, oscillant entre souvenir et moment présent, entre expérience intérieure et extérieure, empruntant et continuant le passage ouvert par cette voix évanouie, resurgissant de ce fait continuellement puisqu’elle est toujours adressée, et ce qu’elle ait été donnée à entendre à autrui ou pas.

Même la trajectoire solitaire de l’écriture s’amorce ainsi en dialogue, ou plutôt dans l’attente de la reprise de ce dialogue que promet la parole. De ce dialogue suspendu aux mots d’un interlocuteur d’où peut jaillir la pensée en mouvement, les entretiens de Bernard Noël avec Alain Veinstein dans son émission « Du jour au lendemain » sur France Culture offrent d’aussi rares qu’imprédictibles moments.

Dessin de couverture d'Ernest Pignon-Ernest Dessin de couverture d'Ernest Pignon-Ernest
La « recension » de ces entretiens est d’autant plus intéressante qu’ils s’étendent sur une large période, de 1979 à 2014. Toute période contemporaine étant forcément mal assurée de ses propres réalisations, c’est un cheminement aventureux de la poésie, mais pas seulement de la poésie, qui se propage en écho (Alain Veinstein est également poète).

En effet, si le poète Bernard Noël est l’homme de quelques adhésions (Georges Bataille, Maurice Blanchot, Antonin Artaud et les poètes du Grand Jeu, René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte en particulier), il se distingue surtout par la violence de ses ruptures (littéraires) ou la radicalité de ses prises de position (sociopolitiques).

Il est notable que l’entièreté de son œuvre de poète, essayiste, dramaturge et critique d’art ne relève pas directement de la sphère universitaire, dont certaines avancées théoriques ont fortement imprégné la poésie française à partir des années 1960. Lui est plutôt un artisan du monde de l’édition. On lui doit une attention particulière (et alors assez novatrice éditorialement) au dictionnaire en tant qu’outil de collection historique le moins tendancieux idéologiquement (il signe notamment en 1971, pour son centenaire, un Dictionnaire de la Commune). Il est aussi le cocréateur de la collection « Textes » chez Flammarion, qu’il a dirigée, et où il croise un certain Paul Otchakovsky-Laurens, son futur éditeur à l’enseigne de P.O.L (et où figurent également, à sa suite, d’autres auteurs de la coll. « Textes » importants pour lui, Claude Ollier, Roger Laporte…).

C’est chez P.O.L, sous une inhabituelle couverture de couleur rouge, que Bernard Noël rassemble une part de ses « Œuvres » – citons notamment le tome II, L’Outrage aux mots (pour ses écrits politiques) et le tome IV, La Place de l’autre (pour ses écrits critiques). Ces ouvrages sont symptomatiques du double héritage négatif dont se fait le réceptacle Bernard Noël : d’une part, de la guerre d’Algérie et de la « société du spectacle » (en quoi il suit Guy Debord) et d’autre part, d’une histoire littéraire à laquelle il n’adhère pas (le surréalisme dans son ensemble étant rejeté pour son idéalisme intrinsèque).

Dans un de ses entretiens avec Alain Veinstein, il revient sur la genèse de ses écrits politiques : « Ce fut d’abord une réflexion sur la censure à cause du procès que m’a valu mon livre, Le Château de Cène, procès qui m’a fait écrire un texte intitulé L’Outrage aux mots. Cet Outrage aux mots a déclenché une réflexion sur la sensure – avec un s pour désigner la privation de sens – qui m’a beaucoup occupé, obsédé même… »

Un autre extrait, également motivé par ses réflexions politiques, permet d’appréhender la façon dont ce poète dédouble son expérience sur le langage et la création : « … je ne renonce pas à l’idée de révolution qui est aujourd’hui non seulement complètement démonétisée mais, je crois, impensable […] et puis, en travaillant à ce texte [il s’agit de Politique du corps], je me suis rendu compte que ce qui faisait la valeur d’une vie humaine était aussi ce qui en faisait la fragilité. Je veux dire que c’est parce que nous avons en nous une intériorité – que généralement on baptise “esprit”, mot que je n’aime pas – que nous avons un esprit donc, que cet esprit peut être occupé par les médias. » Et il ajoute : « C’est extraordinaire de penser que le flux des images peut remplacer en nous le lieu de la pensée. »

Le plus « extraordinaire » étant ici que pensée politique et pensée poétique se rejoignent chez Bernard Noël. Car il insiste : « … à chaque fois que l’on prend conscience du fait que l’intériorité est physique, cette conscience fait barrage à cette occupation. » Déjà, dans le superbe livre d’art qu’il a consacré à André Masson, Bernard Noël avait proposé de substituer au qualificatif « psychique » celui de « physique » dans la définition donnée par André Breton du « surréalisme » dans son Manifeste de 1924, ainsi reformulée par lui : « SURREALISME n.m. Automatisme physique pur par lequel on se propose d’exprimer […] le fonctionnement réel de la pensée à travers l’agitation organique qu’elle communique au corps… »

Dédoublé, le poète chez Bernard Noël l’est donc déjà au sens le plus concret du mot : il s’agit pour lui d’abord et avant tout de mettre à nu notre présence au monde. À cet égard, chez ce poète hanté par la verticalité de la Chute des temps (titre d’un de ses recueils), s’il est un sens qui prédomine, c’est celui de la vue, qui recouvre l’espace, où le poème peut s’appuyer au bord du vertige, de la perte. Il le confie à Alain Veinstein en ces termes : « […] le regard, pour moi, est à la fois une ouverture et une construction spatiale, je veux dire qu’il est impossible d’entretenir un rapport de regard avec l’autre sans que cet ensemble de l’espace qui me sépare de l’autre ne devienne tout à coup un lieu d’échange […] Entre moi et l’autre – mais un moi qui n’est plus moi mais ouverture, réception et émission – il y a une transformation complète de la nature de l’espace quand le regard est actif. »

De ce formidable ensemble constitué par ces entretiens – au vrai, « inépuisable », comme la culture selon Bernard Noël –, il faut aussi extraire la subtile définition que cet auteur donne de la fiction, comme mouvement de la pensée mise en mots, en récit : « La continuité [du langage donc] est toujours fiction parce qu’elle est toujours inventée. »

Preuve de cet « intime extérieur », de cette altérité à soi, est aussi la prégnance du silence (qui n’est pas mutisme) dans l’œuvre de Bernard Noël. C’est que ce poète « non assigné » à la poésie n’est pas tant le poète du blanc (la fameuse « écriture blanche »…) que de l’absence mais une absence saisie à vif. Trop d’Orient chez ce poète, trop de nuit verticale pour que se fasse ce surcroît de réalité si sensible chez d’autres, par exemple chez Yves Bonnefoy. Lui se tient sur l’autre pôle d’une pensée également existentielle du poème.

Par exemple, dans ce poème de 1967 dédié à Paul de Roux, À vif enfin la nuit, où

« le cœur est trop présent
comme un geste qui va mourir
à la portière »

[…]

« Et ta pensée est avec moi
dans mon désir de me sur-
vivre. J’ai voulu te dire cela
parce que tu y trouveras la
certitude que le temps ne
changera jamais rien de ce
que tu as trouvé en moi. »

[…]

« Je revois ton visage : il me
semble que ta tête est ap-
puyée contre mon épaule et
que je lis dans tes yeux,
que je vois dans ton regard
l’immensité même qui est
étendue entre nous. »

[…]

« Elle pensa que c’était comme
s’ils avaient dansé ensemble
dans la solitude blanche…
Elle se sentait pénétrée de
blancheur au point de faire
corps avec la nature entière,
avec la plaine infiniment im-
maculée… Tellement épar-
pillée dans tout cela qu’elle
n’était plus du tout certaine
d’exister distinctement. »

Ou celui-ci extrait de L’Oiseau craie (1966) :

quelle craie sur ton visage
a mis le regard aux abois

ton amour dans ma tête
fait un rêve de marbre

quelqu’un crie
                       mannequin mannequin
et la pierre sourit

qui m’a gelée
                     demande la statue
l’éternité est froide

Ces poèmes sont réédités chez P.O.L. Je les extrais ici de l’édition de Flammarion (1983).

*

Du jour au lendemain, Bernard Noël, entretiens avec Alain Veinstein (1979-2014, soit vingt et une émissions radiodiffusées, retranscrites par Nicole Burle-Martellotto), introduction de Bernadette Griot, L’Amourier éditions, 23 euros, 348 pages, 4e trimestre 2017.

Pour tout contact : L’Amourier éditions, 1, montée du Portal, 06390 Coaraze.

NB : J’ai porté une petite retouche à mon texte (paragraphe “Il est notable que l’entièreté…”) à la suite d’une remarque attentionnée d’un lecteur (j’avais sciemment usé d’une petite licence dans l’emploi du verbe “émarger”, mais à la réflexion, celui-ci m’a paru receler un sens péjoratif qui n’avait pas lieu d’être).

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