Mireille Gansel, conteuse pour notre aujourd’hui

Traductrice de poètes allemands (Nelly Sachs, Reiner Kunze…) et vietnamiens, Mireille Gansel tisse une œuvre poétique qui parfait la présence essentielle de l’autre, menacée en poésie aussi d’être réduite à la portion congrue.

Dans ses récents ouvrages poétiques (Comme une lettre, Maison d’âme, tous deux à La Coopérative), Mireille Gansel laisse transparaître un talent de conteuse d’une teneur singulière en ces temps de lumière trop crue où toute parole risque bien de se volatiliser faute de trouver à se ressourcer.

gansel

Tout l’art, on le sait, ou plutôt on le pressent chaque fois – chaque il était une fois – de la fable ou du conte est de convaincre de se fier à une parole dont on attend le fin mot de l’histoire – c’est-à-dire sa « morale », dans le cas de la fable surtout, et ce qu’elle soit favorable ou défavorable aux protagonistes dans le temps inventé de cette histoire.

Le plus remarquable dans les livres précités de Mireille Gansel, c’est que cette ligne de tension particulière qui les parcourt n’élude jamais la prégnance de la grande Histoire. Si bien que cette question toujours pendante de l’intrigue ou de l’énigme irradie jusqu’à ses poèmes les plus intimistes. Même dans ses poèmes qu’imprègne un instant d’émerveillement ou un sentiment de plénitude, que l’on dirait éphémère, on devine sans peine que l’histoire a su, dans d’autres circonstances, d’autres lieux, se montrer cruelle. On comprend que cette Histoire avec une grande « h » peut laisser à tout moment sans mot et que tout l’art du poème, tel que le pratique Mireille Gansel, est d’interroger la transmission d’un espoir qui peut habiter les maigres forces qu’il nous a laissées. Car là où l’on peut puiser encore est exactement – en soi – la place toujours renaissante que l’on reconnaît à l’autre.

Aussi, longtemps Mireille Gansel s’est mise à l’écoute des autres en tant que traductrice, y déployant un arc d’attention au fil des années, de l’allemand au vietnamien, qu’elle décrit ainsi à Jean-Yves Masson pour les éditions de La Coopérative où elle publie : « J’ai dû faire un long détour par l’altérité pour me trouver moi-même. Le Vietnam était le détour le plus grand que je pouvais faire ! Mais l’allemand lui aussi était un détour. Mon père détestait la langue allemande, tout comme une partie de ma famille hongroise après la Shoah. »

C’était bien sûr par la traduction gravir la même pente de la création, par un autre versant, pour mettre au jour une pointe de ciel, par-delà la masse de travail qui laisse sur le flanc. C’est dire aussi – sans jeu de mots cette fois – que de la création l’on ne connaît jamais que cette part émergée qui, hélas, se réifie souvent à trop paraître telle, si l’on efface toutes traces des affections, non verbales, d’où il faut précisément la puiser.

Faisant suite au très bel ensemble de poèmes en vers réunis dans Comme une lettre, les proses poétiques de Maison d’âme trouvent à leur tour une juste place à l’enseigne de l’éditeur du Livre des amis de Hugo von Hofmannsthal. Car comme le mentionne fort à propos son éditeur, « le thème de l’hospitalité traverse toute l’œuvre de Mireille Gansel », et ce récent livre en particulier entend rendre, jusque dans ses confins, « le monde habitable ». Au voisinage des nombreuses « formes » de maisons qui y sont déclinées, c’est le mot de Michel de Certeau que l’on aimerait ici adjoindre à Maison d’âme, quand il opposait sa définition du langage à celle de Martin Heidegger : « Le langage n’est pas “la maison de l’être” (Heidegger), mais le lieu d’une altération itinérante » (in Écriture de l’histoire).

Dans Maison d’âme de Mireille Gansel on peut pénétrer par la maison enchantée du conte, comme ici dans « une maison intérieure » :

intonations du hongrois mélanges des parlers là-bas
au versant du Danube tu auras appris pour la vie :
habiter une maison intérieure toute de voix qui t’enchantent –

et de mots qui parlent une langue d’âme –

Précédemment, on aura suivi ce poème en prose déambulatoire où le mot « cave » répond sans autres effets à celui de « fleurs » :

c’était en revenant du marché aux fleurs soudain au coin du quai et de la passerelle de l’île Saint-Louis sous les hautes fenêtres où passe l’ombre de Jankélévitch et d’Edmond Fleg cette mélodie des Balkans sur son accordéon le temps juste en passant d’échanger des paroles sur ici et son pays et quand il fait trop froid ce café brûlant qu’il prend à deux mains il dit, il partage une cave, et aussi, non, pas un endroit pour des fleurs, et il rit presque, et reprend la mélodie des Balkans –

Toute maison pour Mireille Gansel, même au génitif de la maison de quelqu’un, est source de dialogue, le creuset inépuisable où les mots doivent être « retournés » comme s’il s’agissait de retracer quelque chemin perdu en ravivant les réminiscences. Les lieux arpentés éveillent ainsi tout un monde qui fait sens, celui même qu’un mot comme Heimat peut recouvrir pour elle quand il s’agit, dans un texte exemplaire sur la notion d’hospitalité, de le « rendre habitable » pour des réfugiés.

C’est l’autre incomparable mérite de Maison d’âme de rendre plus familières les figures des écrivains que Mireille Gansel a traduits (Reiner Kunze, Nelly Sachs…) ou accompagnés en songe d’écriture (Anna Akhmatova, Paul Celan et tant d’autres).

Puis de lâcher tout ce monde petit et grand, comme la vision que l’on se fait des maisons, dans l’incommensurable bain poétique de « Stockholm Island » :

falaises de grès rose noircies par les algues effilées par les vents en lames dressées le long des précipices éclat blanc des silènes maritimes aux effluves de miel et parmi les rochers et bris de pierre mourons écarlates et petites étoiles des oreilles de souris cœur jaune des matricaires et flammes vives des renoncules ils sont de retour sur leur île nue pour seule ombre celle des ailes –

Mireille Gansel, Maison d’âme, éditions La Coopérative, 112 p., 15 euros.

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Comme chaque année le Marché de la poésie s’installe pour quelques jours, du 6 au 10 juin, place Saint-Sulpice à Paris : voir sous ce lien pour la présente édition.

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