Le printemps immémorial d’Emmanuel Moses

Alors que s’ouvre le rituel Printemps de la poésie, un détour ressourçant, à forte teneur existentielle, s’impose par Emmanuel Moses qui vient de publier un livre de poèmes au titre volontiers troublant, «Dieu est à l’arrêt du tram».

Depuis les années 1990 et ses publications aux éditions Obsidiane notamment, Emmanuel Moses est de ces poètes dont la sensibilité aiguë jette un trouble sur notre présence au monde. Son récent livre de poèmes, Dieu est à l’arrêt du tram, renforce ce trouble qui est au ressort du langage de la poésie, et qui ici nous rend le poète plus proche encore, Emmanuel Moses tenant par les deux bouts ce que beaucoup se sont plu à trancher : le besoin impérieux d’aller au plus profond et au plus intime de soi-même, et un désir pareillement insatiable d’être à la rencontre du monde, c’est-à-dire aussi, plus prosaïquement, de figurer dans le monde des autres.

 © Emmanuel Moses © Emmanuel Moses

Elle-même poète, Marie Étienne n’a pas hésité dans un article pour En attendant Nadeau à qualifier d’« épopée du quotidien » les poèmes en prose du précédent recueil d’Emmanuel Moses, Polonaise. Il semble bien que le poète l’a prise au mot, jouant cette fois-ci de l’alinéa, comme disait Michel Leiris pour démarquer le poème de la prose, en ouvrant son nouveau livre par un long poème en vers irréguliers qu’il a intitulé – à l’antique – « Au bord du fleuve ».

Ce long poème introductif, déclaratif pour ainsi dire de son propre geste poétique, est sans conteste la grande réussite de ce livre, dont le mouvement s’anime en trois parties, distinctes mais imbriquées, faisant valoir une subtile combinatoire d’écriture, du général au particulier, de l’immémorial au présent, du lointain au proche. Les variations d’intensité à la lecture tiennent à ces différentes mises en situation du poème, que signalent très finement les titres mêmes des parties qui composent le recueil. Comme s’il s’était agi pour le poète de signifier qu’il en allait de toute notre force agissante que de faire basculer d’un pied sur l’autre, alternativement, les pressions respectives de l’Histoire – qui tient en éveil notre conscience jusque dans la réalité – et de notre contemporanéité, rieuse, fécondante aussi, au monde.

Si dès ses premiers mots, le poète paraît s’ancrer très loin, très en deçà de ce que la vie donne ordinairement à voir d’elle-même, c’est dans le dessein – celui du poème – de la convier à une table de travail aussi mouvante que les lieux et personnages qu’il convoque au fil d’une syntaxe narrative assez confondante dans le contexte de la poésie de langue française :

« J’ai entendu dire
Que l’arbre sacré pouvait parler
À certains moments
Alors ma fenêtre est restée ouverte
Jour et nuit
Je ne sortais pas de ma chambre »

À ce moment ouvrant du poème, l’inversion du rapport au monde, consistant à le laisser venir à soi, n’est encore qu’incitative. Et le poète fait siennes les évocations qu’on lui suggère au gré de ses rencontres : David Goodis (l’auteur de roman noir), Allen Ginsberg et la Beat Generation, entre autres, auxquelles il paraît ressourcer ses lectures d’ouvrages « sacrés », dont quelques psaumes (et comment ne pas songer au regard de l’intitulé générique de ce premier poème, « Au bord du fleuve », au psaume Super Flumina Babylonis…).

Car la véritable initiation qu’attend Emmanuel Moses du geste poétique est au rebours de ce que l’on appelle habituellement une quête. Elle survient au contact d’un personnage de son poème, John, qui l’émeut et lui arrache ces vers :

« Mais la vérité était tout autre
Je m’étais coupé du monde extérieur
[…]
Je m’étais plus exactement coupé de moi-même
Pour tendre toute mon attention vers l’arbre sacré
Qui demeurait muet »

Ce n’est qu’en faisant retour de ces confins d’un monde qu’il ne nomme pas ici (livresques donc, aussi bien) que le poète peut enfin recueillir l’« imperceptible murmure » de « l’arbre sacré » et appréhender différemment ces autres confins qu’il porte en lui-même :

« Et les bruits qui me parvenaient du dehors
[…]
Se dissolvaient dès qu’ils pénétraient dans ma conscience
Au seuil de cet univers sans fond où naissait, mourait et renaissait la douleur
Où naissait, mourait et renaissait une résistance à la douleur »

Dès lors, c’est par le prodige de l’existant que peut s’ouvrir la deuxième partie du livre, « Une nuit sur le Bosphore », lieu familier au lecteur D’un perpétuel hiver (2009) : « Essaie de chasser l’ombre de ton pantalon comme on chasse une mouche / Elle ne bougera pas d’un millimètre ». Simples pensées, petites fables contées, les pages d’écriture se font plus instantanées, plus saisissantes donc, comme dans le poème suivant, figurant ici dans son entier, où le mot-valise sur l’éternité de Jules Laforgue – « éternullité » – ne pouvait rêver meilleure digression :

« Aujourd’hui j’ai ouvert le journal de l’éternité
J’y ai lu qu’un rayon de soleil a effleuré la surface d’un lac
Qu’un vol d’oies sauvages a traversé le ciel au crépuscule
Que le vent a ébouriffé les cheveux d’une femme
Qu’un enfant a couru derrière un ballon
Que des amants se sont réveillés en tremblant de désir
Que des amants se sont séparés en chancelant de chagrin
J’ai lu que les marronniers ont verdi
Que des ombres ont glissé dans des allées de sable
J’ai lu que les vagues sont venues battre une falaise en entonnant un chant sauvage. »

C’est qu’au seuil de la troisième partie du livre, le poème doit aussi conjurer sa propre fin, si possible comme on met un terme à la solitude de son vivant. Des fables et des histoires, il en faut à satiété, par-dessus les stridences de la vie quotidienne, pour dissiper les ironies cruelles, pour ne pas s’abandonner qu’à ce qui nous attend. « Dieu n’était plus nulle part, désormais. Sous aucune table, aucune chaise, au fond d’aucun tonneau et pas même aux toilettes des dames… », a écrit l’auteur de Polonaise (Flammarion, 2017). Ce serait donc qu’il est ailleurs, nous dit le poète, plus loin, ou que nous ne l’avons pas vu, « à l’arrêt du tram ». Ou bien que lui aussi, dans la trame de l’existence, ne s’est simplement jamais décidé à venir à notre rencontre.

« Je me demande ce qu’il y a derrière l’angoisse
Un paysage d’automne
Le cratère en ébullition d’un volcan
Un fond marin sombre et stérile
Ou peut-être simplement mon visage qui me regarde avec épouvante. »

*

Emmanuel Moses, Dieu est à l’arrêt du tram, Gallimard, 15 €, 118 p., 2018.

Le site du Printemps des poètes (ici).

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