L’empreinte double d’Æncrages & Co

Étonnante enseigne d’éditeur s’il en est que celle d’Æncrages & Co, où l’on retrouve comme un plaisir rare, reconduit de livre en livre marqué de son empreinte, le poète Matthieu Messagier.

Étonnante enseigne d’éditeur s’il en est que celle d’Æncrages & Co qu’augure, pour ainsi dire, cette lettre double (a-e liés) dont le dictionnaire Jouette figure le tracé (en caractère minuscule), sans lever la main, tel un « x ».

Est-il possible d’imaginer signe et signature d’éditeur signifiant davantage l’anonymat d’un travail mis au service de l’accompagnement de fidèles auteurs, poètes, dessinateurs, peintres (Philippe Claudel, Michel Butor, Colette Deblé, Jean-Michel Marchetti, Bernard Noël...) ?

Car toute histoire d’édition est d’abord celle de lettres liées. Ici symboliquement, « a » et « e », tracées sans lever la main, reproduisant le geste d’une écriture couchée entre l’œil et la main. Toute histoire d’édition devrait être cette histoire double : soit, une histoire de passion entre celui qui crée et celui qui édite.

Voilà trente-cinq ans déjà que cette maison d’édition indépendante franc-comtoise créée par Roland Chopard, dirigée aujourd’hui par Simon Pasquier, « défend la poésie et l’art contemporain », en recourant aux procédés typographiques traditionnels de l’imprimerie, à l’instar de quelques autres, à divers titres, tels Cheyne ou Ypsilon éditeur.

Victime en mai 2007 d'un incendie qui a ravagé ses locaux, détruisant machines et stock de livres, c’est d’un même geste « lié » que l’éditeur, depuis, imprime, ancre et encre son catalogue. Il faut bien sûr y (re)découvrir en particulier les volumes consacrés aux chansons et textes de Robert Wyatt, voix du grand groupe de « rock progressif » Soft Machine (1966-84).

messagier-aencrages
De même, de l’œil à l’oreille, chaque lettre portée à l’oreille comme une coquille pour les sens, c’est à Æncrages & Co que l’on redécouvre combien lire un poète comme Matthieu Messagier est un plaisir rare. Non qu’il écrive peu, mais son geste d’écriture est si délié qu’il semble se déposer d’empreinte en empreinte.

Ainsi Le Dernier des immobiles filmé par Nicola Sornaga (en 2002) entouré de poètes du Manifeste aux paupières de jupes (Le Soleil Noir, 1971) peut y laisser libre cours à Une sorte d'indicible petit discours poétique et ridicule que vient affermir autant que faire se peut un autre beau titre : La Mue du Vide s’entretient avec l’espace (comprenant des dessins de l’auteur et un CD de musique de Noël Pelhate et René Andriatany).

Car c’est à une expérience intérieure de la liberté que convie avant tout l’écriture de Messagier. Du dehors, les signes parviennent au poète comme brouillés, déliés. C’est dans le mouvement même de son écriture qu’il appose de forts marqueurs spatio-temporels, qui sont autant d’amorces de micro-récits, auxquels les mots prêtent leur prodigalité désintéressée, aventureuse, ce qui accroît le sentiment d’étrangeté d’un langage poétique qui ne privilégie aucun registre lexical :

Les sujets disparaissent toujours
La poésie objective, elle, jamais

Ce qui fait la grande poésie
C’est aussi la sensualité fondue
Jusqu’à son point de rupture
Et
Un dessin (ou un idéographe)
N’est intense
Qu’en ce qu’il est nécessaire
Nécessaire à rien peut-être
Mais nécessaire quand même
Et l’étonnant
C’est qu’il peut l’être, nécessaire,
Ou ne pas l’être,
Successivement dans le même instant
Mais quand il s’achève,
De lui-même parfois,
Il doit l’être, ou mourir.

Aux côtés de la collection « Lyre » qui accueille notamment La Mue du Vide s’entretient avec l’espace (où figure l'extrait ci-dessus), on trouve au catalogue de l’éditeur « Voix de chants » (qui compte À l’escarcelle des rêves, de Claude-Louis Combet...), « Ecri(peindre) », « Récit », « Oculus », « Livres d’artistes », toujours dans un souci de dialogue entre « arts voisins », poésie, musique, dessin, peinture.

Pour ceux qui n’ont pu se rendre à l’exposition des éditions fin novembre à Paris à la Galerie Autrement, rue du Faubourg-Saint-Antoine (vue par moi trop tardivement pour en rendre compte dans le moment), voici une visite guidée des éditions Æncrages & Co.

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