Patrice Beray
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Billet de blog 11 mars 2009

Une main, demain

Certes, il s’agit d’un poète (il n’est pas utile d’ajouter « grand »). Peu connu, prisé pourtant (par l’acteur Johnny Deep par exemple, qui a acquis un de ses manuscrits autographes). Mais ce qui n’est pas banal, c’est que l’édition enfin complète de poèmes de jeunesse d’un auteur fasse événement en regard de l’œuvre soi-disant consacrée, c’est-à-dire déjà mise en rayon par l’histoire littéraire.

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Certes, il s’agit d’un poète (il n’est pas utile d’ajouter « grand »). Peu connu, prisé pourtant (par l’acteur Johnny Deep par exemple, qui a acquis un de ses manuscrits autographes). Mais ce qui n’est pas banal, c’est que l’édition enfin complète de poèmes de jeunesse d’un auteur fasse événement en regard de l’œuvre soi-disant consacrée, c’est-à-dire déjà mise en rayon par l’histoire littéraire.

© 

Comme si le taquet du jugement porté sur une œuvre s’était soudainement affolé, remontant le temps, comme une erreur, à la baguette d’un sourcier sans âge.

Ce conte d’édition concernant Jean-Pierre Duprey a eu lieu en 2001. Outre-Atlantique, des avions brisaient les imaginaires par nuées dans la canopée des gratte-ciel. Aussitôt surgie de derrière les écrans, une ville rose sirocco soufflait sur le sigle explosif d’un accident industriel. Comme un refrain vague.

Le conte tout-terrain contemporain.

Ainsi cette même année paraît un fort volume intitulé Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, une superbe recension de la modernité poétique.

Il y est question du poète Jean-Pierre Duprey. On peut lire sous la plume même de l’editor de cette somme : « [...] il se peut que cette œuvre ait souffert d’être décalée [...] tout se passe en effet comme si ses livres avait [sic] été écrits vingt ans plus tôt [...] et non après la guerre, alors que la poésie française avait largement opéré un retour au réel. »

Un mois très exactement après cette parution, on découvre, enfin intégralement rassemblés par les soins de Sylvain Goudemare, les poèmes qu’écrivit cet adolescent à tout au plus 16 ans. Les précédentes éditions, présentées comme telles, n’étaient donc pas complètes. Et on le savait. Ces poèmes de jeunesse n’avaient pour la plupart pas été retenus.

On sait comme les contes peuvent être cruels. Avec les vivants.

Les yeux des enfants bleus que traverse le vent
Au long des cloches un nuage blessé
Respire et secoue ses sequins dans ses poches
Il a sur la poitrine une larme d’argent

Danse des dés sur l’ardoise en chiffon leurs yeux
Plongent dans le hasard où les zéros vont la bouche vide
La lune est une guitare de métal
Qui part en rayon mort sur sa monture aveugle

Les yeux des enfants roses que traverse le vent !

Le fifre est trop lointain dans son voyage aigu
La chute de la lune éclate, son cadavre
Dressé entre les gifles et l’air
Les enfants sont des morts qui partent pour la vie

© 

On naît toujours trop tôt pour quitter la vie. N’empêche, ces poèmes inédits sont sans doute parmi les plus marquants qui aient été publiés dans cette dernière décennie. Comme à rebours de l’histoire littéraire, de ces décors. Et par-devers ceux qui ferment les portes et les fenêtres.

Jean-Pierre Duprey n’est pas un inconnu. Mais un poète de la deuxième génération surréaliste. Celle précisément dont l’histoire littéraire ne sait rien, ou si peu. Et pour cause, puisqu’elle accomplit, in vivo, à la lettre, le vœu d’occultation du surréalisme lancé par Breton. Ils n’ont donc pas fini de revenir, ces poètes.

Mais voici de sa main un florilège, puisé dans La Fin et la Manière, le recueil qui fut publié comme étant son dernier gestus, de « la main qui fait » (il fut sculpteur) :

« Alors, je perds la face – la face penchée par-dessus moi. Le ciel est ouvert lorsque l’on dort… Les gants sont plus vivants qu’une main… Mais les miroirs sont surpeuplés, car je n’y vois plus rien »

 « La main s’étend par une blessure de la carcasse, la main à cinq langues fourchues, qui se casse, la main à cinq langues fourchues, qui se fourchent, se fourchent, se fourchent… »

« Le temps est là, chrysalide dans l’oreille, moule de sable pour les mains, le temps qui nous apprenant cœur par cœur, doigt par doigt, cheveu après cheveu, pour nous défaire et nous refaire au même endroit, copies après copies, sans que jamais nous puissions nous relire »

« Ce que l’eau brûlait, nos mains s’y cherchaient. »

« C’est ici, disait une voix, c’est ici que j’apprends à défaire mon corps… J’ai déchiré mon corps, cette mâchoire autour d’un creux. Et mon geste, c’est l'espace cerné, le moule, en griffes radiées, réversible à l’image d’un gant de la nuit cloutée… Et je préfère m’ouvrir les mains. » […]

« Un soleil de demain, en sa chaleur de cruauté crispée, nous saisira DEMAIN, comme nous en reparlerons. » […]

Où file entre les mains de sable de ce diseur de bonne aventure le temps du poème réinventé :

« Ses mains jointes sont la preuve de la petite forme incrustée aux paumes et que le temps veut battre, battre d’un cœur sans couture. »

Jean-Pierre Duprey (1930-1959).

Derrière son double (1950) ; La Forêt sacrilège (1964) ; La Fin et la Manière (1970), aux éditions du Soleil Noir (François Di Dio).

Œuvres complètes, Bourgois, 1990, rééd. Poésie/Gallimard poche, 1998.

Un bruit de baiser ferme le monde, poèmes inédits (de jeunesse), Le Cherche-Midi, 2001.

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