Sur le chemin de Patrick Laupin

Enthousiasmant et tout autant réconfortant : s’il fallait user de quelque qualificatif en forme de satisfecit critique, pour Patrick Laupin ce seraient ces deux vocables que l’on voudrait avant tout associer à son récent livre de poèmes, Le Dernier Avenir.

Enthousiasmant et tout autant réconfortant : s’il fallait user de quelque qualificatif en forme de satisfecit critique, pour Patrick Laupin ce seraient ces deux vocables que l’on voudrait avant tout associer à son récent livre de poèmes, Le Dernier Avenir.

L’élan qui saisit à cette lecture est celui d’une joie retrouvée, incommensurable, par l’écriture. Pour le poète du Dernier Avenir, elle est cet instant sur lequel il peut désormais se retourner sans craindre tout du désastre, de la chute. On peut supposer que c’est à elle, l’écriture, qu’il s’adresse d’emblée (voir ci-dessous le 1er poème du livre), parce qu’elle est venue à lui (comme une joie de l’existence, l’amour y paraissant), enjambant les distances, chapeautant l’univers, pliant et dépliant toutes les profondeurs, de l’être et du monde, pour prendre langue, et lui donner voix.

Patrick Laupin © (dr) Patrick Laupin © (dr)

La forme même des poèmes intrigue, tous composés de la même manière, en phrases dont la circularité sur la page fait retour à ce qui rend possible leur surgissement, tels des vers. S’ouvre alors, dans cette tension, précisément entre vers et prose du récit, ce qui ne peut se trouver qu’au cœur de cette expérience : une voix, une blessure, l’être, l’autre : « Un langage qui m’a fait chercher toute ma vie qui était derrière la chair parlée des choses », dit le poète :

 Tu es venue à moi et je t'ai aimée tout
de suite Un langage comme une barque,
  crécelle, boîte à musique, un théâtre
d'ombres, un manège ou un kiosque Un
 langage qui m'a fait chercher toute ma
vie qui était derrière la chair parlée des
choses Qui était vivant dans les petites
lettres sous la rature et leur mur ébloui
  d'infini La vie n'est pas une option et
  on ne peut pas rétrécir jusqu'à pauvre
  fil sans mémoire Je suis resté celui qui
  t'attend L'éternel étudiant des voix qui
persuadent et qu'on ne traduit pas J'ai fait
porte étroite de mes rêves à la passion des
ponts du soupir Je pourrais même donner
    des dates à mes intervalles et longs
  silences Un nom à cette chambre entre
le rêve spontané et ton corps Un parfum
têtu de chèvrefeuille au nu de tes épaules
   À la manière des amants

(1er poème du Dernier Avenir, éd. La Rumeur libre)


Pour ce passionné de Stéphane Mallarmé, le soupçon d’hermétisme voire d’élitisme qui entoure la poésie (et l’art en général) au regard de la société est une blessure profonde, ancienne. À pied d’œuvre depuis une bonne trentaine d’années, il ne s’y est pas tenu, il ne se l’est pas tenu pour dit. Là où Mallarmé désigne par l’impossible, l’utopie, le « Livre » que chacun porte enfoui en soi, lui extrait la réalité terrestre de l’enfance, et possiblement d’une enfance de l’art dès lors qu’en sont écartées les distinctions, les dualités de l’évidence, offrant en cela une trajectoire singulière, presque inverse à ses contemporains.

Car par là-même, il s’est agi très vite pour ce poète né en 1950 de sortir de la solitude contrainte d’une expérience intérieure qu’il appréhendait dans ses premiers livres (par exemple, Ces moments qui n’en deviennent qu’un, en 1985), en montrant « ce qui brûle à l’intérieur », comme il a pu le confier lui-même, qui peut être un « bien-être », une « joie ».

Si le poète fait tribut dans son œuvre à ses propres chemins de « reconnaissances », c’est de même pour ne rien céder, pas un pouce dans l’épaisseur de la durée sociale, de ces « corps vulnérables » qu’il ne voudrait jamais voir perdus : ceux sur le « chemin de la Grande-Combe » dans les Cévennes des mineurs de fond de son enfance, dans Les Visages et les voix. Ceux des enfants autistes ou en échec scolaire avec qui il mène, en tant qu’enseignant et formateur de travailleurs sociaux, des expériences d’écriture et de lecture, dont il témoigne par exemple dans Le Courage des oiseaux.

Il y va de la vie du poème, cet art de la disjonction et de la conjonction presque simultanées, d’apparitions et de disparitions continuelles, de persévérer ainsi, même quand l’écriture – du moins ce qui en tient lieu chez Patrick Laupin, c’est-à-dire aussi amour, présence – fait mine de « partir », comme dans cet autre poème du Dernier Avenir :

    Tout à coup tu es partie et ce fut la
  grande nudité sans arme de mon ciel
timide La pierre qui survit au frisson Le
parterre mis à mal de mes chansons J'ai
 connu la mort mais je ne le savais pas
Je n'avais pas bien fait attention au petit
 raidillon d'harmonica de mes émotions
    Peut-être que le langage c'est des
 complaintes de Phrases gravées dans la
cire d'abeille des émotions Ce qui compte
c'est le choc de surimpression et passer la
 grille sans naufrage Depuis je m'avance
  drapé du vêtement immarcescible des
flots du langage j'ai pris figure dans tous
les corps de beauté et d'épouvante J'écris
 pour que le printemps revienne Pour les
   gens qui passent Pour donner rendez-
 vous Pour les volets bleus invincibles de
tout un été Et puis il faut des histoires Le
      monde aime les histoires

*

Patrick Laupin, Le Dernier Avenir, éditions La Rumeur libre, 158 p., 17 €.

Pour prendre connaissance de l’ensemble des œuvres de Patrick Laupin, voir le site des éditions La Rumeur libre.

Patrick Laupin est l'auteur du Stéphane Mallarmé, dans la coll. « Poètes d'aujourd'hui », Seghers (2004).

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