Les éditions Verdier rééditent en poche l'œuvre de Benjamin Fondane : après Le Mal des fantômes, regroupant ses œuvres poétiques complètes en langue française, viennent de paraître du même auteur ses Écrits pour le cinéma, incluant des ciné-poèmes.

Portrait de Fondane par Man Ray © Crédit: Man Ray Trust/ ADAGP, Paris. Portrait de Fondane par Man Ray © Crédit: Man Ray Trust/ ADAGP, Paris.

Il est des œuvres, des voix, qui ont un pouvoir d'effraction sur nous. Comme si, à la façon de l'illustre Fantomas, un impérieux désir nous mettait soudain en demeure de commettre le «forfait de vivre». C'est exactement cela que l'on peut ressentir quand on lit Benjamin Fondane, le poète du Mal des fantômes. Parce que la vie n'est pas une fiction dans cet art, on s'y sent puissamment interpellé. Ultime hallucination perceptive peut-être, comme des marins perdus s'écrient «Terre !» Hallucination ou pas, il est toujours bon d'aller y voir, n'est-ce pas...

La poésie de Fondane nous surprend d'autant plus que cette œuvre vient de loin, du moins pour les lecteurs de langue française. D'abord, concrètement : elle vient, selon les mots mêmes de Fondane, de cet « autre extrême de la civilisation » qu'est la Roumanie des premières décennies du xxe siècle. Et elle ira de loin en loin, suivant les sillons d'une humanité migratoire que le poète chérissait comme un Nouveau Monde.

C'est en effet à une humanité sans attaches que Fondane se voue, saisie dans le moment de son exode, sur les routes, une humanité qui n'a pas de lieu, de pays, qui est de tous les lieux, de tous les pays, une humanité qu'il accompagne sans complaisance aucune, et même avec toute la dérision d'un fort sentiment de la vie. Et précisément c'est cette idée-là, grossie de la vie, d'une humanité forcément indéfinie, utopique, faite de tant d'autres « seuls », qui va être méthodiquement et rationnellement exterminée, sur le sillon que creuse l'anti-poème à tous égards qu'écrit alors l'Histoire, sur la « ligne rouge », horrifique du xxe siècle, comme l'ont parfaitement compris Adorno, Celan...

 

Mais, après la nuit,

vient l'aube. Et dans ses yeux (fermés ou presque)

quand toute soif s'apaise et que se meurt

le bruit immense de la soldatesque [...]

 

sous les paupières d'or, que reste-t-il ?

Rien

─ des noms sur une pierre

encres

séchées dans un registre

état civil :

nés à (qu'importe)

Décédés à...

Comme,

comme le monde meurt entre les cils !

De même, ce livre de poèmes, Le Mal des fantômes, que l'on peut ouvrir aujourd'hui vient-il, revient-il de loin dans sa genèse éditoriale. Car Fondane n'a jamais vu, de son vivant, cet ouvrage de ses poésies complètes en langue française, édité selon les derniers souhaits qu'il a pu exprimer alors même qu'il était enfermé dans le camp de Drancy, après avoir été dénoncé comme juif. Pis encore, de son vivant, seuls deux des cinq livres de poèmes qui composent Le Mal des fantômes ont été édités. J'ajoute que l'un d'eux, et non des moindres, Ulysse, a considérablement été remanié par le poète jusqu'au jour de son arrestation par la police de Vichy. Et ce n'est donc qu'en 1980 qu'une première édition de ses poèmes, tels qu'il souhaitait qu'ils fussent édités, a vu le jour. C'est cette première édition qui est aujourd'hui amendée, affinée dans le sens des desiderata du poète.

A ce simple énoncé, succinct, factuel, de l'histoire d'un livre de poèmes, on voit bien comme, d'emblée, avec l'œuvre poétique de Fondane, on est plongé, à tout le moins, dans un puits artésien d'une profondeur inédite. Et elle commence là, l'expérience du gouffre, avec Fondane, ceinte de toute la réalité de sa propre existence. Car c'est à ce puits artésien, pour le coup réel, historiquement révélé, qu'il nous faut ressourcer ce temps infini que requiert la lecture du poème, temps du poème, comme l'a indiqué Henri Meschonnic, qui pour nous lecteurs est le temps ouvert de sa découverte. Mais qui est aussi pour le poète celui des trouvailles infinies de l'écriture, dans le présent de l'invention. Les deux temps de la lecture et de l'écriture étant ici dans l'œuvre de Fondane rendus solidaires par l'histoire même du poème. Et par l'Histoire.

Ce qui peut paraître le plus étonnant, c'est que Fondane savait tout cela : il a même écrit, annoncé que l'on ne découvrirait sa poésie que « vers 1980 » (ce sont ses mots), soit 3 ou 4 décennies après sa mort. Mais je ne pense pas que l'on puisse un instant s'étonner de cette prédiction. Elle n'est que la marque de la perspicacité sans égale de Fondane quant à la pensée poétique telle qu'elle est en train de se constituer dans les années 40.

En plus du poète qu'il est, Fondane est en effet un formidable observateur critique de la poésie en langue française. Ainsi son œuvre poétique s'accompagne-t-elle constamment d'un mouvement critique, car Fondane lie toujours la création et la réflexion, mais d'une manière singulière en ceci que, comme il le dit, il ne s'isole jamais par la pensée de son poème. Ses essais les plus connus, Rimbaud le Voyou et Faux Traité d'esthétique, sont une défense du poète, de la fonction de la poésie. Fondane y fustige ses contemporains : penseurs et... poètes qu'il soupçonne de céder aux injonctions de l'esthétique, de la philosophie de l'art (cette « métaphysique »). Car pour Fondane ces poètes préfèrent « à la liberté sans conditions, qui s'ignore, [...] l'esclavage doré du connaître ».

La charge est rude, le coup porte jusqu'à nous, me semble-t-il, mais c'est à chacun de se faire son idée au vu de la production poétique dominante, en langue française, du demi-siècle écoulé. De même, je tiens pour exemplaire ce renversement qu'opère Fondane de la fameuse théorie de Jean Paulhan. On le sait, Paulhan arguait d'une terreur dans le langage, visant par ces termes le langage poétique des surréalistes. Thèse d'une terreur dans le langage à quoi Fondane oppose une terreur dans les idées, se plaçant plus que jamais du côté des poètes, du poème. Disant cela, Fondane souligne comme lui importe cette confiance trouvée dans le langage, le rythme du poème... qui est pour lui « une pensée chantée irréductible aux lois de la raison ».

Alors, perspicace sans doute Fondane quant au devenir de la poésie, de la pensée. Et perspicace Fondane aussi face aux errements des uns et des autres s'autorisant des prérogatives exclusives de l'esprit, face à ceux qui font fi des pratiques indissociables de la vie et de l'art. Certains poètes parviennent à dire, comme nul autre, ce qui de la vie s'est perdu (je pense à Nerval, plus près de nous à Stanislas Rodanski aussi). Pour sa part, Benjamin Fondane dit plus précisément, me semble-t-il, ce qui de la vie, dans le temps présent, risque de se perdre et qui, pour de vrai, va se perdre avec lui. Tant il est vrai qu'avec un seul être, c'est tout un monde qui y passe, qui trépasse. Et pour le poète, le monde est d'une voix, comme a pu l'écrire Armand Robin.

Mais cette « défaite » n'est pas avec Fondane « sans avenir » comme pour Rimbaud, parce que le poète trouve toujours à affermir son écriture de cette vie même du langage, qui est notre legs d'inconnu, à opposer à tous les connus, à toutes les catastrophes annoncées, personnelles, collectives.

On ne répare rien de l'histoire passée. Et cela vaut pour les « petites » histoires comme pour la grande. Mais on doit tout attendre de leur réinvention continuelle, mutuelle, et ce résolument par-delà notre « moi », notre histoire personnelle, en disant comme Fondane : « La vie me traversait de part en part ».

« Et ce qui sera n'est qu'une promesse », écrivait en écho Mandelstam, du camp de Voronèje, peu de temps avant son assassinat. Cette promesse est notre plus grand, notre unique forfait. Celui de vivre dans une humanité dont les valeurs doivent être continuellement réinventées.

 

[...] Et puis CE FUT UN SOIR

l'Histoire s'arrêta de couler

dans une ruelle sombre

des hommes avancèrent vers moi, ils étaient beaux

ils me parlaient dans une langue

inconnue ─ et pourtant aussitôt oubliée...

 

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Merci encore. Tellement de livres et si peu de temps...