Patrice Beray
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Billet de blog 13 mars 2008

Le forfait de vivre du poète Benjamin Fondane

Il est des œuvres, des voix, qui ont un pouvoir d’effraction sur nous… Voici une version largement remaniée de ce premier article publié sur mon blog à Mediapart en avril 2017 (il était alors intitulé, «Benjamin Fondane, poète du Mal des fantômes»). Cette nouvelle version figure dans le no 2 de la revue La Plume vivante.

Patrice Beray
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Il est des œuvres, des voix, qui ont un pouvoir d’effraction sur nous. Comme si, à la façon de l’illustre Fantômas, un impérieux désir nous mettait soudain en demeure de commettre le « forfait de vivre ». C’est exactement cela que l’on peut ressentir quand on lit Benjamin Fondane, le poète du Mal des fantômes. Parce que la vie n’est pas une fiction dans cet art, on s’y sent puissamment interpellé. Ultime hallucination perceptive peut-être, comme des marins perdus s’écrient « Terre ! ». Hallucination ou pas, il est toujours bon d’aller y voir, nous dit le poète…

Portrait de Fondane par Man Ray © Crédit: Man Ray Trust/ ADAGP, Paris.

La poésie de Fondane nous surprend d’autant plus que cette œuvre vient de loin, du moins pour les lecteurs de langue française. D’abord, concrètement : elle vient, selon les mots mêmes de Fondane, de cet « autre extrême de la civilisation » qu’est la Roumanie des premières décennies du XXe siècle. Et elle ira de loin en loin, suivant les sillons d’une humanité migratoire que le poète chérissait comme un Nouveau Monde.

C’est en effet à une humanité sans attaches que Fondane se voue, saisie dans le moment de son exode, sur les routes, une humanité qui n’a pas de lieu, de pays, qui est de tous les lieux, de tous les pays, une humanité qu’il accompagne sans complaisance aucune, et même avec toute la dérision d’un fort sentiment de la vie. Et précisément c’est cette idée-là, grossie de la vie, d’une humanité forcément indéfinie, utopique, faite de tant d’autres « seuls », qui va être méthodiquement et rationnellement exterminée, sur le sillon que creuse l’anti-poème à tous égards qu’écrit alors l’Histoire, sur la « ligne rouge », horrifique du XXe siècle, comme l’a parfaitement compris toute une génération de poètes de l’après-guerre (Celan, en premier lieu).

Aussi, ce livre de poèmes, Le Mal des fantômes, disponible aujourd’hui en poche aux éditions Verdier, vient-il, revient-il de loin dans sa genèse éditoriale. Car Fondane n’a jamais vu de son vivant ce volume regroupant ses poésies complètes en langue française : et pour cause, il n’a pu exprimer ses derniers souhaits la concernant que du camp de Drancy où il était enfermé, après avoir été dénoncé comme juif. Pis encore, de son vivant, seuls deux des cinq livres de poèmes qui composent Le Mal des fantômes ont été édités. Ajoutons que l’un d’eux, et non des moindres, Ulysse, a considérablement été remanié par le poète jusqu’au jour de son arrestation par la police de Vichy. Et ce n’est donc qu’en 1980 qu’une première édition de ses poèmes, tels qu’il souhaitait qu’ils fussent édités, a vu le jour. C’est cette première édition qui est aujourd'hui amendée, affinée dans le sens des desiderata du poète.

À ce simple énoncé, succinct, factuel, de l’histoire d’un livre de poèmes, on voit bien comme, d’emblée, avec l’œuvre poétique de Fondane, on est plongé, à tout le moins, dans un puits artésien d’une profondeur inédite. Et elle commence là, l’expérience du gouffre, avec Fondane, ceinte de toute la réalité de sa propre existence. Car c’est à ce puits artésien, pour le coup réel, historiquement révélé, qu’il faut ressourcer le temps du poème, ce temps dont le poème repousse sans cesse les limites jusqu’à atteindre la « trouvaille », comme l’a indiqué Fondane à propos d’Apollinaire.

Ce qui peut paraître le plus étonnant, c’est que Fondane avait lui-même annoncé que l’on ne découvrirait sa poésie que « vers 1980 » (ce sont ses mots), soit trois ou quatre décennies après sa mort. Il ne faut pas voir là seulement quelque prédiction toute personnelle, mais plutôt la marque d’une grande perspicacité. En plus du poète qu’il est, Fondane est en effet un formidable observateur critique de la poésie en langue française. Ainsi son œuvre poétique s’accompagne-t-elle constamment d’un mouvement critique, car Fondane lie toujours la création et la réflexion, mais d’une manière singulière en ceci que, comme il le dit, il ne s’isole jamais par la pensée de son poème. Ses essais les plus connus, Rimbaud le Voyou et Faux Traité d’esthétique, sont une défense du poète, de la fonction de la poésie. Fondane y fustige ses contemporains : penseurs et… poètes qu’il soupçonne de céder aux injonctions de l’esthétique, de la philosophie de l’art. Car pour Fondane ces poètes préfèrent « à la liberté sans conditions, qui s’ignore, [...] l’esclavage doré du connaître ».

De même est exemplaire ce renversement qu’opère Fondane de la fameuse théorie de Jean Paulhan. On le sait, Paulhan arguait d’une terreur dans le langage, visant par ces termes le langage poétique des surréalistes. Thèse d’une terreur dans le langage à laquelle Fondane oppose une terreur dans les idées, se plaçant plus que jamais du côté des poètes, du poème. Disant cela, Fondane souligne comme lui importe cette confiance trouvée dans le langage, le rythme du poème, qui est pour lui « une pensée chantée irréductible aux lois de la raison ».

Le poète Fondane n’a d’autre objet que ce qui de la vie, dans le temps présent, risque de se perdre et qui, pour de vrai, va se perdre avec lui. Tant il est vrai qu’en chaque être et chaque poète particulier, c’est toujours « le monde d’une voix » qui paraît et disparaît, comme a pu l’écrire le poète Armand Robin.

Mais cette « défaite », programmée pour ainsi dire, devant l’Histoire n’est pas avec Fondane « sans avenir » comme pour Rimbaud, parce que le poète trouve toujours à affermir son écriture de cette vie même du langage, qui est notre legs d’inconnu, à opposer à tous les connus, à toutes les catastrophes annoncées, personnelles, collectives.

On ne répare rien de l’histoire passée. Et cela vaut pour les « petites » histoires comme pour la grande. Mais on peut tout attendre de leur réinvention continuelle, en laissant l’arbre de vie cher à Fondane nous traverser « de part en part ». Lire Fondane aujourd’hui, c’est lui faire cette promesse qui contient notre plus grand, notre unique forfait : celui de vivre dans une humanité dont les valeurs doivent être continuellement réinventées.

[...] Et puis CE FUT UN SOIR

l’Histoire s’arrêta de couler

dans une ruelle sombre

des hommes avancèrent vers moi, ils étaient beaux

ils me parlaient dans une langue

inconnue et pourtant aussitôt oubliée…

*

Benjamin Fondane, Le Mal des fantômes, Verdier poche, édition établie par Patrice Beray et Michel Carassou avec la collaboration de Monique Jutrin, préface d'Henri Meschonnic, 2006.

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