Cees Nooteboom, le poète qui sortit de sa coquille

Il faut toujours s’intéresser à un écrivain dont on dit qu’il est «inclassable». De Cees Nooteboom, écrivain fort renommé aux Pays-Bas, je connaissais le romancier perspicace de «Rituels». Mais j’ignorais à peu près tout du poète quand je suis tombé sur quelques poèmes de lui publiés en revue.

Il faut toujours s’intéresser à un écrivain dont on dit qu’il est « inclassable ». De Cees Nooteboom (né en 1933, à La Haye), écrivain fort renommé aux Pays-Bas, je connaissais le romancier perspicace de Rituels (Folio, Gallimard). Mais j’ignorais à peu près tout du poète quand je suis tombé sur quelques poèmes de lui publiés en revue.

Ses poèmes m’ont alors fait l’effet d’un formidable « lâcher prise », initiatique comme le serait un voyage en nacelle sous des cieux striés de long-courriers :

En ces heures j’apprends à me connaître.
Toujours moins :
j’avais bien mille vies
et je n’en ai pris qu’une !

nooteboom
Toutefois, quelque chose plombait littéralement cette lecture de ses poèmes en revue, comme si d’opiniâtres scellés empêchaient de se résoudre tout à fait à l’aventure. C’était comme si certains mots avaient été détournés de leur destination par substitution ou effacement de lettres, en changeant le sens, par exemple « tien » à la place de « rien » ou « entiers » au lieu de « sentiers ».

Dans le cas d’une traduction, il ne vient pas tout de suite à l’esprit qu’il puisse s’agir tout bonnement de coquilles typographiques. Même si certaines d’entre elles défigurent tout le texte au travers de quelques mots, on cherche désespérément du côté du sens (la signification ici, c’est-à-dire le processus de production de sens), relisant de part en part le poème pour trouver « la ou les correspondance(s) ». En vain, bien sûr, car même si rien ne peut en assurer, à défaut de pouvoir consulter ou lire « l’original », il peut effectivement s’agir de simples coquilles, et dans le cas présent, ce sont là sans nul doute des erreurs de copie (sans que l’on se risque encore à parler d’interpolation !).

Aussi est-ce avec empressement que je me suis procuré la récente anthologie, très complète et grandement inédite, des poèmes de Cees Nooteboom parue aux éd. Actes Sud, que l’on doit pour l’essentiel à un spécialiste de son œuvre, le traducteur émérite du néerlandais Philippe Noble.

rituels
Cees Nooteboom passe pour un grand voyageur (ce qu’il est), mais le mot est vague quand il oublie de dire combien c’est une manière de multiplier les attaches de par le monde. Par les lieux où il est revenu, par les langues qu’il a appris à partager, lui est en effet un voyageur, un explorateur.

En découvrant son œuvre poétique, je n’ai pas manqué d’être frappé par d’autres formes de scellés apposés sur ses premiers livres de poèmes. On peut en juger par les titres : Les mots cherchent une maison (1956), Poèmes froids (1959), Le Poème noir (1960), Poèmes fermés (1964). Ce poète n’a d’autre monde que notre monde. Son « monde à soi » attend d’être pénétré de ce qui est :

C’est à mille kilomètres d’ici
un trou creusé dans le monde
et ce n’est pour personne, jamais
personne n’y est encore allé.

S’il fallait décrire le lyrisme de Cees Nooteboom, on pourrait dire qu’il s’écrit jusqu’à perte de vue de soi. C’est ce qui transparaît dans ce poème d’Ouvert comme une conque, fermé comme une pierre (1978), où « Personne » dialogue avec lui-même :

[…]
Rien ne prend forme. Les journaux fondent,
les photos s’effacent. La pierre est une cire,
l’écriture une cendre, le temps se prend lui-même
et répète le phénomène
jusqu’à ce que sa vie se change en un miroir
où il disparaît et reparaît
mais où personne ne se mire
car personne ne peut se voir.

Mais le poète délaisse souvent son ombre pour la proie, nos proies. S’ensuivent des portraits magnifiques, sous la forme de « rencontres » avec Juarroz, Wittgenstein, Hésiode, Meng Chao, Shelley, Borges, Rilke, Bashõ… Ce qui ne l’empêche pas en bon romancier « biographe » de s’éprendre de son ombre, jusqu’à « se reconnaître » :

Alors il vit
au parc de Charlottenburg
une ombre découpée dans le soleil
nimbée d’une lumière
qui l’aveuglait.

L’instant d’un regard.
Farouche, celui qu’elle posait
s’accordait au feuillage tombant,
au noir de l’étang,
au froid d’une autre vie.

Ce qu’elle voyait ?
Un homme sur un banc
qui rêve d’un poème.

[…]

Voilà bien un écrivain à découvrir ou redécouvrir, romancier, nouvelliste, historien d’art, à qui il importe avant tout d’être considéré comme un poète. Peut-être parce qu’on n’éclot pas deux fois de sa coquille :

Tout cela, c’est moi qui l’ai inventé,
les danses, l’eau
la voiture, la glace.

Sauf toi, toi je ne t’ai pas inventée.
Toi, tu étais sortie du temps translucide,
peut-être comme moi, peut-être autrement.
Tu laissais derrière toi comme une coquille d’œuf
un million d’années du monde
et te voilà
dominant l’existant,

papillon en plein hiver.

Jusqu’à ce que l’instant s’émiette, se brise,
nous dévore
et se digère lui-même pour former le nuage
qui était aussi grand que le tout

et désormais aussi grand que le rien.

*

Cees Nooteboom, Le Visage de l’œil (poèmes 1956-2012), traduit* du néerlandais par Philippe Noble, Actes Sud, 2016, 348 p., 24 euros.

*Avec les contributions de : Bernard De Coen, Pierre Gallissaires et Jan H. Mysjkin, Paul Gellings et Annie Kroon.

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