Une cigarette portugaise

Rien à voir avec la crise, et peu importe leur marque, j'ai toujours (c'est-à-dire depuis que je suis fumeur) particulièrement apprécié le goût suave des cigarettes portugaises. Et plus généralement les bureaux de tabac, dès lors qu'un certain Pessoa eut adressé de cette enseigne un salut simple comme bonjour à la poésie du monde entier

Rien à voir avec la crise, et peu importe leur marque, j'ai toujours (c'est-à-dire depuis que je suis fumeur) particulièrement apprécié le goût suave des cigarettes portugaises. Et plus généralement les bureaux de tabac, dès lors qu'un certain Pessoa eut adressé de cette enseigne un salut simple comme bonjour à la poésie du monde entier:

« L'homme est sorti du Tabac (rangeant sa monnaie dans la poche ?)

Mais je le connais : c'est Estève-n'a-pas-de-métaphysique

(Le patron du Tabac est sorti sur le pas de sa porte).

Estève, comme mû par un instinct divin, s'est retourné et m'a vu.

Il m'a fait signe de la main, je lui ai crié

Salut, Estève !, et à nouveau

L'Univers s'est refermé sur moi sans idéal et sans espoir, et

Le patron du Tabac a souri. »*

Magnifique salut s'il en est puisque, lancé en 1928, il n'obtint véritablement de réponse publique (en termes de reconnaissance), et notamment dans sa traduction en langue française, qu'au tout début des années 1980.

Mais mon propos n'est pas d'évoquer cette figure désormais fort connue de la littérature comme étant « l'homme quadruple » (Armand Guibert), le discret et pourtant plurivoque écrivain à hétéronymes. Sans compter que j'ai un faible pour le premier d'entre eux que j'ai pu connaître : Alvaro de Campos, signataire du sublime Ode maritime* et de... Bureau de tabac.

A cet irrépressible besoin de tabac je reviens comme à un mot qu'on a sur le bout des lèvres, simple comme bonjour.

D'un côté donc, cette figure du poème qui « porte » en elle « tous les rêves du monde », et où soudain fait irruption, familière, la parole.

De l'autre, ce poème qui s'achève alors même que le temps présent s'y amarre, en un salut.

Et d'où, comme dans un halo, c'est tout l'Univers qui a souri à un homme sans idéal et sans espoir.

 

*Traduction de Rémy Hourcade, éd. Unes. Ce sont les derniers vers du poème Bureau de tabac.

*Ode maritime, voir notamment l'édition publiée par Fata Morgana en 1980 (plusieurs rééditions depuis) dans une traduction d'Armand Guilbert.

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