« Tout seul, Khaled ? » Un texte de Claude Mouchard

Le 11 août de l’été dernier, un entretien avec Claude Mouchard ouvrait une série dans le journal de Mediapart sur « Le poème, voix des événements ». Nous souhaitions y donner à entendre le poème en tant qu’expérience sensible, existentielle du rapport du langage à la réalité, empreinte de ces innombrables désaccords entre soi et le monde.

Le 11 août de l’été dernier, un entretien avec Claude Mouchard ouvrait une série dans le journal de Mediapart sur « Le poème, voix des événements ». Nous souhaitions y donner à entendre le poème en tant qu’expérience sensible, existentielle du rapport du langage à la réalité, empreinte de ces innombrables désaccords entre soi et le monde.

En gardant dans la même visée, d’où qu’elle s’exerce, les êtres, le monde, les événements, il s’agissait avant tout d’ouvrir le poème à d’autres relations, d’autres réalités dont il pouvait ici, ailleurs, nous réserver la « trouvaille ». Dans cet entretien inaugural, il fut ainsi question, entre autres évocations, de la Coréenne Kim Hye-soon ou de la Russe Anna Akhmatova, du Haïtien Jean Métellus ou du Congolais Sony Labou Tansi (nous y revenons bientôt…).

Pour conclure, Claude Mouchard laissait la parole à Khaled Mahjoub Mansour, réfugié du Darfour qu’il avait rencontré et bientôt accueilli chez lui. À la mi-mars 2015, au retour d’un séjour dans sa famille au Soudan, Khaled a succombé à un infarctus. Durant ces années partagées à Orléans, Claude Mouchard a pris note de leurs conversations. « Tout seul, Khaled ? » est le premier texte qu’il a écrit pour son ami. Nous en proposons la lecture sous fichier pdf à défaut de pouvoir en reproduire l’ordonnancement sur la page. C’est que nous sommes là au cœur de ce que Claude Mouchard nomme le « poème-témoignage » avec ses drames, ses joies, ses débordements, ses irruptions que l’on prête à toute vie humaine. Il en remonte le cours extra-ordinaire et il se fait jour, séjour entre les êtres. Ce texte est également à paraître dans un prochain numéro de la revue Po&sie.

*

ne pas être seul, mais être perdu,
c’est comme si sa propre douleur et celle d’un autre
enfantaient un troisième cœur

Vladimir Holan, En marche
(« traduction de travail » de Xavier Galmiche)


C’est en juillet 2007 que Khaled est venu habiter avec nous dans notre maison familiale à Orléans. Quelque quatre ans plus tôt, ce paysan du Darfour, d’une trentaine d’années, avait fui son pays (en traversant tout un pan de Sahara) pour la Libye. Après avoir franchi clandestinement la Méditerranée, il s’était retrouvé dans les rues de Paris, dépourvu de tout, puis à Orléans, sur les bords de la Loire, parmi une trentaine d’autres clandestins.

Khaled Mahjoub Mansour Khaled Mahjoub Mansour

C’est là qu’Hélène et moi l’avions rencontré une première fois, quelques heures avant que la police n’emmène tout le monde dans un centre à une vingtaine de kilomètres d’Orléans.

Quelques mois après, Khaled se vit refuser le statut de réfugié politique par l’OFPRA (en vertu d’attendus dont j’ai pu vérifier la totale fausseté).

Il vécut dès lors dans le plus grand dénuement. Dans la rue, un soir, il reconnut Hélène et l’aborda. Le contact ainsi renoué, nous proposâmes à Khaled d’habiter chez nous.

Cette vie partagée fut, dans ses riches complexités, toute d’évidence. Elle se mua en une affection profonde et définitive. Khaled (comme il l’a plusieurs fois dit avec pudeur) avait trouvé une seconde famille.

Deux « miracles » (c’est le mot qu’il employa) survinrent. D’abord, il put renouer le contact par téléphone avec sa mère (qui se trouvait dans un camp de réfugiés) et ses sœurs. Ensuite, il finit par obtenir un passeport soudanais. Il put dès lors faire des voyages au Soudan. Il rassembla toute sa famille et (grâce à une collecte faite auprès de nos amis) acheta une maison dans la banlieue de Khartoum. 

C’est au retour de son troisième voyage, le plus épuisant, qu’il est mort brutalement dans cette maison qui était et qui reste la sienne.

Claude Mouchard

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Voir aussi par ce lien : Tout seul, Khaled ?

 

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