Patrice Beray
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Billet de blog 14 déc. 2016

Amandine André, Frank Smith: les liens invisibles

La 16e édition du festival MidiMinuit organisé par la Maison de la poésie de Nantes du 7 au 11 décembre était une invitation à passer outre ce monde occupé à réciter ses leçons d’arrogance médiatisées. Deux auteurs en particulier ont retracé ces liens invisibles, et premiers pourtant, qui doivent remettre sur la voie de brassages humains féconds: Amandine André et Frank Smith.

Patrice Beray
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La 16e édition du festival MidiMinuit organisé par la Maison de la poésie de Nantes du 7 au 11 décembre était une invitation à passer outre ce monde occupé à réciter ses leçons d’arrogance médiatisées. C’était un des paris de ces rencontres que d’inciter à l’aune de la poésie de voir « ce qui ne se voit pas », comme elle-même, en mettant notamment sur les traces d’un sujet qui fait nos actualités, celui des migrations. Deux auteurs en particulier ont retracé durant ces journées ces liens invisibles, et premiers pourtant, qui mettent sur la voie de passages féconds et simplement humains : Amandine André et Frank Smith.

Le vendredi, lors d’une table ouverte sur le sujet des migrations, Amandine André a, dès ses premiers mots, cristallisé la jointure temporelle que réalise le présent immédiatement passé, ce passé immédiat qu’est l’actualité, si pertinemment cerné par Pier Paolo Pasolini dans sa critique des « mass media ». Elle y a laissé transparaître ce mouvement d’interpénétration dans l’écriture se déclinant selon deux modes temporels discursifs (ceux du poème et du récit) entre une expérience intérieure et une expérience du temps de l’événement conjointes :

« Je préférerais ne pas répéter ce qui fut. Que ce qui fut a été ce que j’ai fait je ne souhaite pas le répéter mais.
Je vais aller chercher cet autre moi. Le différé, l’écart du temps entre moi et moi, l’écart du temps et l’inconnu dedans.
Je ne souhaitais pas écrire un texte mais raconter une histoire. »

Amandine André © PB

Son histoire, c’est celle de la rencontre d’un réfugié soudanais, qu’Amandine André transcrit en y formant sa voix, comme elle le confie elle-même, en s’attachant tout d’abord au sens des mots puis en les laissant librement évoluer dans son phrasé, dans le rythme trouvé : « […] c’est maintenant qu’il parle, c’est ici et maintenant que ce qu’il va dire enfin, à moi qui ne suis pas une administration, c’est maintenant que l’histoire peut être l’histoire c’est maintenant que l’homme venu de loin me raconte comment il est arrivé ici, me raconte pourquoi, il n’y a pas la télévision entre nous, il n’y a pas la radio entre nous […] »

« L’homme disparaît l’Histoire arrive », énonce Amandine André. Et ce n’est en effet qu’au moment où il lui faut quitter cet homme, après s’être jetée dans sa langue, qu’elle perçoit enfin « les images involuées » de son récit :

« … le regard se pose sur ces choses parmi les choses ne sont plus les fruits étranges d’hier mais ce que la mer n’a pas gardé de leur passage […] ».

Frank Smith se tient à l’autre bout de cette « involution » retracée par Amandine André. On le sait sensible comme à nulle autre à la poésie objectiviste américaine. C’est un guetteur, traquant tant les apparitions que les disparitions sur les territoires des vies. Ainsi, son attention est extrême aux expériences de vies confrontées au chaos.

Frank Smith © PB

Le samedi, il a fait une lecture sonore (avec enregistrements audio) de son livre Katrina – Isle de Jean Charles, Louisiane. C’est dans cette île, érodée par la violence des tempêtes du golfe du Mexique, tel l’ouragan Katrina de 2005, qu’il est allé « au-devant » de descendants de Français formant communauté avec des Amérindiens. Dans cette langue de terre, soudain, nous dit le narrateur, il arrive que surgisse une « butte carrée. Un panneau explique sa présence : monticule de sable rescapé de quatre cimetières amérindiens. Un certain Martin, des Scott… ». Le poème s’inscrit alors dans ce récit, en une simple ligne qui en transforme toute la teneur : « Les grillons rayent le clos de la nuit. »

Cette teneur du poème, c’est celle même que lui donnent les témoignages recueillis, par exemple celui d’une habitante de l’île, « née sur une pirogue » : « Le monde extérieur, ce sont les hommes et les femmes loin, au-delà d’Isle de Jean Charles, les Américains de la terre ferme, des cinquante États fédérés de l’Amérique du Nord. » Pendant que le reportage égrène son chapelet de voix, eaux, pluie et vent martèlent l’espace de ces vies versées au compte-gouttes. Mais si une tempête vient, un homme des marécages le dit : « On emporte un oreiller et quelques petites affaires. Mais tous les portraits, toutes les premières mémoires : ça, faut que ça demeure. »

*

D’Amandine André les extraits ici publiés sont tirés d’une brochure de la Maison de la poésie de Nantes ; on peut lire d’elle aux éd. Al Dante, Quelque chose (2015), De la destruction (2016).

Frank Smith, Katrina – Isle de Jean Charles, Louisiane, Éditions de l’Attente (2015), 126 p., 11 euros.

La 16e édition du festival MinuitPoésie organisé par la Maison de la poésie de Nantes, dont Mediapart est partenaire, s’est déroulée du 7 au 11 décembre 2016 (voir ici le blog de la Maison de la poésie de Nantes sur Mediapart). Elle a réuni nombre d’auteurs, accompagnés par des intervenants tout aussi impliqués. Parmi les auteurs présents : Thomas Vinau, Hélène Breschand (associée à Amandine André), Luc Bénazet (qui a livré avec Deborah Lennie et Patrice Grente une impressionnante lecture-concert toute sensorielle), Pierre Escot… Le programme complet ici.

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