Deux poètes face au sentiment de réalité : Emaz, Rannou

Plus que d’autres, parmi leurs contemporains, des poètes se distinguent par des signes intérieurs de résistance au monde. Cette réalité intérieure, qui vaut pour chacun, donne ici matière à l’expression de deux poètes : Antoine Émaz et François Rannou.

Plus que d’autres, parmi leurs contemporains, des poètes se distinguent par des signes intérieurs de résistance au monde. Ce qui se joue dans leur écriture ne cesse d’intriguer, d’autant que s’agissant des mêmes, leur expérience créatrice, si elle devait se traduire en signes manifestes de résistance, ne les éloignerait guère, du point de vue social, éthique, politique, de l’expérience du commun, c’est-à-dire de tout un chacun. Tant cheminer à part signifie d’abord et avant tout non pas s’isoler, mais se fondre dans le plus grand nombre de celles et ceux qui vivent, simplement, et dont la destinée importe peu au monde.

Mais alors quel est ce sentiment de réalité – sentiment, au sens où il infuse au travers des pensées – qui nous retient, à les lire ? En quoi (pas seulement pourquoi) une phrase de poète nous interpelle-t-elle ; de quelle matière est-elle donc constituée qui ne nous laisse pas en paix avec nous-mêmes, ou plus précisément avec soi ?

Disant cela, je pense à une phrase en particulier, en ce printemps qu’il n’a pas connu, du poète Antoine Émaz (voir ici ce dossier du site Poezibao qui lui est consacré). Elle est extraite d’un ensemble en prose, Prises de mer (publié en 2018 aux éditions Le Phare du Cousseix de l’écrivain, lui aussi récemment disparu, Julien Bosc) :

« L’humain comme mesure pour croire un peu saisir les choses ; si on était vraiment dehors, on serait perdu. »

Étonnante prose dont le marqueur syntaxique pourrait tenir dans ce « un peu », qui pourrait se lire, à cette réserve près, « un peu » comme un distique en raison de la force d’opposition binaire qui s’en dégage. Car de quelle autre réalité serait donc fait « l’humain » pour que le poème nous y attache ainsi, au risque sinon de se perdre dans le monde ?

Toute l’œuvre d’Émaz tient dans cette volonté de prendre les mots dans leur gangue, de tous les saisir dans la gangue commune du langage. Le sillon de l’écriture ne vise pas pour lui à trier ce qui dans ces mots, dans leur expression, serait poétiquement « exploitable ». Il s’agit simplement par l’écriture de tirer les mots de leur jour artificiel, qui n’est pas notre véritable intériorité de sentiments, ni ce que l’on voudrait laisser paraître de nos affects qui courent sous nos pensées.

D’aucuns ont jugé cette expérience d’écriture « limite ». Limite, c’est précisément le titre d’un fort livre de poèmes d’Antoine Émaz (Tarabuste, 2016). D’un qui, sous l’enveloppe incarnée des choses et de notre présence, ne s’est jamais détourné de ce « soi » en chacun que le monde ignore :

« le corps dit quelque chose comme
va plus loin sans moi »

Odile Savajols Carle (sans titre, série Continuum) Odile Savajols Carle (sans titre, série Continuum)

Avant même que l’affectivité ne se mue en sensibilité par le déploiement des sens, de quoi se gorge jusqu’à plus de besoin ce sentiment de réalité qui peine à exister aux yeux du monde ? D’amour, d’amour surtout, nous dit François Rannou dans son livre de poèmes paru aux éditions Lanskine (2018), La Pierre à 3 visages (d’Irlande). De cet amour qui gît dans les blessures du temps, le poète s’est d’abord appliqué à remonter les traces verticales. Disposant son poème à la manière de l’écriture oghamique – « première forme d’écriture connue en Irlande », est-il précisé –, il prête ainsi sa voix à une femme inhumée dans la tourbe, « en guise de châtiment » :

« C’est à forts coups de bêche       qu’on m’a trouvée »

Extrait de ce sommeil immémorial, le récitatif du poème s’actualise, s’accomplit en deux autres portraits de femmes que le poète accompagne dans leur déambulation :

« À Trinity les livres dans la pénombre ressemblent à
des petites pierres oghamiques dressées au carrefour de ma vie »

Avec ce recueil plurivoque, François Rannou creuse ce souci de l’expression dont il a fait état dans une courte étude intitulée Élémentaire (lettre sur la poésie), paru en 2013 aux éditions La Termitière. Il y met en dialogue Francis Ponge et André du Bouchet – « dialogue » qui passionnait également Antoine Émaz – faisant grâce des mots du premier pour les deux poètes (dans Méthodes) :

« […] plus loin et plus intensément je chercherai la résistance à l’homme […], plus de chance j’aurai de trouver l’homme, non pas de retrouver l’homme, de trouver l’homme en avant, de trouver l’homme que nous ne sommes pas encore […] »

D’inscriptions sur les pierres d’un chemin, l’écriture de La Pierre à 3 visages (d’Irlande) s’éploie dans la roue d’un temps traversé, le poète laissant libre cours à ce mouvement qu’il a initié :

« La route trop droite, longtemps. À un moment,
les virages, et les mots conduisent le courant, laissent
une cicatrice sur la bouche. Ton visage efface
vite ses traces, les lignes obliques au-dessus
de l’usine renversent le paysage, “roule sans
penser à rien”. Ton silence d’après n’étouffe pas
le nom glissant sous tes paupières.

Sur la route principale les camions filent vers
la carrière. Au loin, moteur lancinant des moissons. Puis
ligne de sable, celle d’un récit vitres
ouvertes qui de l’intérieur se
défroisse
continument. »

Et c’est ainsi jusqu’à ce que trouvent à s’enchevêtrer les écritures et les vies dans la dernière partie de ce poème où l’amour est sans cesse renaissant :

« l’eau n’a d’ombre que tes mots

qu’aucune traduction d’une

rive à l’autre ne viendrait

déposer

           (Mes

lèvres sur ta nuque) »

*

Qu’il soit dit : François Rannou anime une très belle revue, Babel heureuse, qui a fait paraître sa quatrième livraison à l’automne dernier : à découvrir ici.

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