Une histoire qu'on nous a contée peut prendre une valeur incantatoire, au sens prêté aux formules magiques, et conserver par-devers elle cette valeur, qu'on l'invoque ou pas. C'est un tel souvenir, d'une parole vivante, que réveille en moi le livre musical (accompagné d'un CD), Les Chants d'Orphée - musique & poésie, qui vient d'être édité par La pensée de midi chez Actes Sud.

Cette parole, tout d'abord. Je la dois au dessinateur Robert Lagarde, complice s'il en fut du poète Guy Cabanel.

Avant d'être accueillis (et publiés) par le mouvement surréaliste d'André Breton à la fin des années 50, les deux amis confectionnaient eux-mêmes leurs ouvrages. Un jour qu'il venait récupérer des exemplaires fraîchement imprimés, Robert Lagarde connut un des moments les plus vrais, disait-il, de sa vie d'artiste (il ne fit jamais «carrière»).

Alors qu'il se saisissait du livre de poèmes de Guy Cabanel, Maliduse, les ouvriers des presses se mirent à réciter des vers du poète, qu'ils savaient déjà par cœur :

 

L'âpreté d'un pic, profondeur du masque où s'est creusé le lit d'un amour.

Cette voix : la harangue du fleuve, bientôt l'effluve coulé dans les vertèbres, poésie de peau. Où courent les perles, bagatelle ; où se noient les oies, quatre doigts. Quel est le signe de la faim ?

 

Et encore :

 

Un serpent de dentelle pour ceindre tes reins, une fougère noire pour caresser tes seins, un poulpe pour défendre ta tête dans la racine des cheveux, les jambes gainées de fourreaux de dagues ; te voici prête pour le bal.

 

C'est précisément cette force incantatoire, agissante, telle qu'elle est assurée à la fois par les traditions homérique et orphique, sertissant musique et poésie, que s'attache à ressourcer Les Chants d'Orphée.

En exergue de l'ouvrage, l'éditeur a placé ces mots de René Char (extraits de «Note sur le maquis») qui font écho à l'histoire narrée (qui n'était en rien une anecdote à ses yeux) par Robert Lagarde : «Faire longuement rêver ceux qui ordinairement n'ont pas de songes et plonger dans l'actualité ceux dans l'esprit desquels prévalent les jeux perdus du sommeil.» Le poète (et alors chef de maquis) Char n'avait d'autre intention par ces mots que de rapporter des comportements inversement orientés devant la guerre.

En déplaçant cette citation devant la poésie et la musique, et non plus la guerre, on peut s'aviser comme elle éclaire à rebours d'une manière saisissante, en la replaçant de fait parmi les êtres, la «mission» orphique traditionnellement dévolue aux arts depuis Pindare (-518-c.-438), lequel voyait en Orphée, fils de Calliope, l'inventeur de la citharodie, de l'écriture, et surtout «des initiations qui nous délivrent des chagrins».

Prise ainsi à rebours, la légende orphique s'enrichit en s'altérant : en substance, le poète-musicien n'est pas simplement un initié, il sait aussi de toute éternité (homérique) la vérité de celles ou ceux qui l'ont vécue.

On ne pouvait mieux introduire un ouvrage qui établit le constat lucide d'une «fraternité absente», notamment dans le monde méditerranéen. Un ouvrage ainsi adressé à tous les «compagnons» passés et futurs de la mémoire collective.

 

Les Chants d'Orphée - musique & poésie

La pensée de midi no 28 (Actes Sud, mai 2009), ouvrage coordonné par Catherine Peillon, 205 pages, accompagné d'un CD original avec 22 morceaux, 17 euros

 

SOMMAIRE

Editorial : Sur une fraternité absente, par Thierry Fabre.

LE DOSSIER

Ecrit sur la voix, par Philippe Brunet. «Le chant mime le chant, le parodie, dans l'amour, la haine. Empédocle le dira ; Homère le fait.» Philippe Brunet nous le présente...

De Sappho à Elytis, Angélique Ionatos. «J'ai souvent dit que pour moi, Grecque de la diaspora, ma vraie patrie, c'est ma langue. En effet, je crois que si la poésie n'existait pas, je ne serais pas devenue musicienne.» Dans cette inscription, le poète grec Elytis aura joué un rôle fondamental, Angélique Ionatos raconte.

Se pâmer... Le récitatif baroque, par Jean-Marc Aymes. De la paix de l'âme aux troubles de la passion.

Le fado ou l'incise du destin, par Agnès Pellerin. Voyage au cœur de l'histoire du milieu fadista, lorsque le fado signifie «fouiller de ses mots les énigmes de la vie et réaliser son devenir propre».

Quelques réflexions sur la cantillation religieuse en Méditerranée, par Nidaa Abou Mrad. La cantillation religieuse, un point de convergence des pratiques musicales cultuelles traditionnelles en Méditerranée...

Le verbe de l'aşık est l'essence du Coran, par Ulaş Ozdemir. Lorsque la musique et la poésie invitent à ouvrir son cœur et son âme pour pénétrer l'univers mystique des Alévis en Turquie.

Poésie et musique arabo-andalouse : un chemin initiatique, par Amina Alaoui. Naître à Fez, baigner dans l'univers poétique depuis l'enfance, puis habiter Grenade, découvrir l'art arabo andalou et s'en inspirer dans ses études et interprétations... un témoignage passionnant.

L'encens de David, par Claude Chantal. Naissance, transmission, transformations du patrimoine poétique et musical judaïque : retour sur quelques traits marquants de cette culture.

Troubadour occitans, andalous, arabes, afghans..., par Henri Agnel. L'expérience personnelle de l'art troubadouresque...

La poésie hurlée, par Giovanni Semeraro. Sérénades en tarentelles, incursion dans les traditions poétiques chantées du sud de l'Italie.

Extrait d'un carnet de voyage musical au pays du zajal, par Suzie Félix. Déroulés d'une pratique populaire traditionnelle toujours très vivante dans les villages libanais : les joutes oratoires.

Entretien avec Zad Moultaka, par Catherine Peillon. Résonances poétiques chez un compositeur d'origine libanaise évoluant dans l'univers de la musique contemporaine.

Coplas flamencas, par Paco de la Rosa. De la copla espagnole à la copla flamenca, ou comment les gitans ont adapté à leur condition une pratique qui se transforme en genre populaire.

De la musique servante du texte à la polyphonie fleurie, par Lambert Colson. Comment noter la musique, retranscrire l'enchaînement des sons ou «peindre les mots» ? Des premiers signes de l'écriture musicale à la compréhension d'un art de la composition et de la transmission...

Waqfou Soufouf, la mise en scène chantée d'une histoire palestinienne, par Béatrice Albert-Adwan. Considérations autour de la voix arabe et de l'histoire palestienne à partir de l'étude d'un chant emblématique contemporain.

«Bienvenue dans les camps !» par Nicolas Puig. L'émergence d'un rap palestinien au Liban : une nouvelle chanson sociale et politique.

Dire, entretien avec Jan-Mari Carlotti, par Elisabeth Cestor. Chanter la langue d'oc et ses poètes en trente ans de carrière : l'expérience rare d'un troubadour provençal moderne.

Discussion entre Félix Jousserand et Catherine Peillon. Nouvelle forme de pratique oratoire, le slam séduit : l'un de ses pionniers et des plus actifs représentants raconte son expérience poétique et musicale...

Poésie-infinie-réalité, par Renaud Ego. La poésie de Christophe Tarkos.

Ce qui alarma Mallarmé, Renaud Ego. Cheminement autour de Mallarmé, le poète qui «a mené le plus loin la réflexion, à la fois philosophique et linguistique, sur la relation entre la poésie et la musique».

Les chants d'Orphée, par Catherine Peillon.

 

Dessins de Robert Lagarde : eau-forte et lavis.

Maliduse, de Guy Cabanel, doit très bientôt être réédité, avec des dessins de Robert Lagarde, par les Loups sont fâchés.

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