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Billet de blog 16 nov. 2014

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Le « poème des regards » de W.G. Sebald et Jan Peter Tripp

Au moment de sa mort accidentelle sur une route d’Angleterre fin 2001, l’écrivain allemand W. G. Sebald laissait trente-trois courts poèmes qu’il avait confiés au peintre Jan Peter Tripp en vue d’un projet de livre commun. Le voici aux éditions Fario pour sa version française, avec ces derniers poèmes de l’auteur « D’après nature » et les gravures réalisées « en regard ».

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Au moment de sa mort accidentelle sur une route d’Angleterre fin 2001, l’écrivain et poète allemand W. G. Sebald laissait trente-trois courts et derniers poèmes qu’il avait confiés au peintre Jan Peter Tripp. Les éditions Fario présentent sous la forme d’un bel album à l’italienne la version française de ce livre, où figurent ces poèmes et les gravures réalisées « en regard ».

Les deux amis avaient en effet le projet commun d’un livre qui serait, comme le rapporte Andrea Köhler en postface de cette édition, un « poème des regards », où « le texte et l’image ne s’explicitent ni même ne s’illustrent mutuellement, mais […] entrent en un dialogue préservant pour l’un comme pour l’autre sa propre chambre d’écho ». Tel est ce dessein que Jan Peter Tripp a donc dû agencer seul, l’arbitraire de la disposition, de son seul fait, des regards qu’il a gravés, quasi photographiques, ajoutant à l’effet de surprise, le poème étant comme capté, au moment où il se pose, encore emplumé et vif, sans que même ne l’ait effleuré la limaille du temps.

Nul encore n’a dit

l’histoire
des visages qui
se sont détournés

Anna Sebald © Jan Peter Tripp

« Nul encore n’a dit » : on doit à la traduction de Patrick Charbonneau ce très beau titre donné à ce livre dans sa version française. Dans un fort article pour la revue Europe (numéro consacré à Sebald, de mai 2013), la germaniste, traductrice et poète Lucie Taïeb a pris le soin de préciser que le titre original en allemand « Unerzählt » signifie littéralement « non raconté ». Y font clairement écho les choix de traduction dans la version anglaise de ce livre avec « Unrecounted », et aussi par exemple dans sa version espagnole avec « Sin contar ».

SIN CONTAR © Diego MORENO ZAMBRANA

Le choix du traducteur attitré de Sebald, depuis ses premiers poèmes de D’après nature (voir ici ou ), a ceci d’émerveillant qu’il a opté pour une forme de phrase verbale et non à teneur nominale, qui restitue pleinement le souci d’une prose du poème chez ce grand prosateur qu’est Sebald. Et en effet, ces courts poèmes qui composent « Nul encore n’a dit » sont donnés à lire comme une unique phrase vouée à capter l’histoire singulière que recèle un regard. Mots et images se trouvent pour ainsi dire « affrontés » comme les lèvres sur lesquelles on s’apprête à lire ou entendre ce qui est encore « non raconté ».

Quelques rares poèmes restent toutefois en suspens dans leur tracé vertical, dans un arc soudainement tendu, comme ici en forme d’ellipse, cette annotation attachée au regard d’une inconnue :

Vu

de l’herbe
bleue
au travers d’une fine
couche
d’eau
gelée

Daniela Näger © Jan Peter Tripp

Le choix même des guillemets dans le titre donné à l’ouvrage renforce par contraste, au négatif, la force de cette parole « non racontée », que le croisement des poèmes et des images poursuit dans cette œuvre commune. Les regards gravés par Jan Peter Tripp y sont de tous âges, empruntés à des personnalités connues ou à des quasi-anonymes dans les versions multiples et diverses, intimes et inconnues, de l’histoire.

Ainsi du daltonisme présumé de Napoléon qu’« illustrent », non sans humour sans doute, les yeux de l’écrivain Michael Krüger :

On dit que

Napoléon
était daltonien
& le sang pour lui
vert comme l’herbe

Ainsi, et seulement ainsi chez Sebald, empli de toute sa conscience poétique et politique du monde, qui court dans toute son œuvre, le poème peut s’enquérir de « l’envers des choses » (titre du premier catalogue des œuvres de Tripp, comme le rappelle Andrea Köhler).

Jusqu’à retrouver Marcel Proust dans la nuit des temps :

Mais le temps

durant que l’obscurité règne
le temps
on ne le
voit pas

Marcel Proust © Jan Peter Tripp

Confins d’où répond Samuel Beckett :

Il te

couvrira de
son plumage
&
sous son
aile alors
tu reposeras

Samuel Beckett © Jan Peter Tripp

« Ce sont les choses qui ont le regard rivé sur nous », a écrit Sebald à propos de l’œuvre peinte de son ami Jan Peter Tripp. Pour preuve, cette « inquiétante profondeur » sous « l’illusion de la surface » qu’y perçoit Sebald, cité par Gilles Ortlieb dans sa préface à « Nul encore n’a dit ». C’est à ce point où se fait jour (ou nuit) l’œuvre de destruction du temps, qu’il nous appartient de « re-naturaliser » nos existences.

Sans en exclure le plus familier (Maurice, le chien de W. G. Sebald) :

Envoie-moi s’il te plaît

le manteau marron
du Rheingau
dans lequel autrefois
je faisais mes promenades
nocturnes

Le chien Maurice © Jan Peter Tripp

Ni le regard à perte de vue de Jorge Luis Borges :

My eye

begins to be obscured
notait Joshua Reynolds
à la veille de la prise
de la Bastille

Jorge Luis Borges © Jan Peter Tripp

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W. G. Sebald & Jan Peter Tripp, « Nul encore n’a dit », éditions Fario, poèmes traduits de l’allemand par Patrick Charbonneau, édition bilingue (allemand-français), préface de Gilles Ortlieb. Le livre comprend également une postface d’Andrea Köhler et « Un adieu à Max Sebald » de Hans Magnus Enzensberger. 96 p., 27 €. En librairie. Les reproductions ici scannées par mes soins ne sont données qu’à titre indicatif (elles sont infiniment plus belles dans l’édition d'art de Fario).

Sur W. G. Sebald, je renvoie aussi à cette passionnante conférence de Martin Rueff, ici.

N.B. Le fondateur et principal animateur de la revue et des éditions Fario, Vincent Pélissier, m’informe que le site de la maison d’édition est actuellement en réfection à la suite d’une attaque de hackers.

Qu’il me soit donc permis de renvoyer à ce bel entretien réalisé par Florence Trocmé et publié sur le site de Poezibao.

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