Nicole Caligaris (dr) Nicole Caligaris (dr)
Connue surtout comme romancière, Nicole Caligaris est un auteur contemporain que l’on réédite avec soin. Ses deux ouvrages tout récemment réédités par Le Nouvel Attila, La Scie patriotique et Les Samothraces, étaient pourtant parus respectivement en 1997 et 2001 à l’enseigne du Mercure de France.

Certes, d’une manière générale, il semble bien qu’en ce creux de l’Histoire que nous connaissons, le début du XXIe siècle en soit encore à se rejouer, ne sachant pas très bien où il doit commencer. On pourrait même dire, avec une pointe d’ironie, qu’il cherche à œuvrer. Or, précisément, si la réédition des Samothraces est une bonne nouvelle, c’est parce qu’elle ne répond pas à ce souci assez conventionnel de se tourner vers des auteurs dont on dit – en les trahissant plus ou moins consciemment – qu’ils ont une œuvre derrière eux. En littérature comme pour les questions de société, impliquant également les « sujets », il ne s’agit pas que de s’en laisser conter.

Si le poème est ce qui renouvelle l’expérience de la lecture comme nous engage à le percevoir en théoricien du langage et de la littérature Henri Meschonnic, alors cette réédition des Samothraces est ce poème, est une de ces bonnes nouvelles. D’une édition à l’autre, notable en effet, spectaculaire même est la métamorphose de l’objet livre des Samothraces. Fondée sur deux des livres-objets les plus marquants de l’histoire moderne de la poésie de langue française, Stèles (1912), de Victor Segalen, et la Prose du transsibérien (1913), de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, cette nouvelle livraison a permis d’associer au texte original une « nuée » de photographies de migrants réalisées depuis une vingtaine d’années par Éric Caligaris. Outre la facture assez remarquable du livre-objet ainsi advenu, et qui a priori justifie à elle seule cette réédition, la beauté âpre et trouble du texte de Nicole Caligaris s’en trouve ravivée, puisant également à ces deux sources éditoriales : celle d’une présence immémoriale chez Victor Segalen, celle d’une présence toujours en devenir chez Cendrars.

Édition originale de « Stèles », de Victor Segalen Édition originale de « Stèles », de Victor Segalen

Opéra destiné à la scène, roman, texte épique, récit choral, comme y invitent son auteur et son éditeur, tous genres confondus, Les Samothraces peut être dit tout cela à la fois. Épique, ce texte l’est par sa référence à la mythologie : les Samothraces, ce sont trois personnages de femmes (Sambre, Madame Pépite, Sissi la Starine) qui veulent « partir » et que leur initiation aux trop réelles misères et ténus mystères de la vie va placer sous quelque coupe protectrice pour réussir leur traversée : « Attention, c’est la fortune, ça. Elle tourne… elle passe… et le bateau vogue », dit Madame Pépite de la pièce trouée qu’elle lance en toupie vers l’une ou l’autre des femmes.

« Les Samothraces » réédité par Le Nouvel Attila « Les Samothraces » réédité par Le Nouvel Attila

Mais toutes les trois ne composent jamais qu’un chœur de circonstance, celui qui scande par leurs voix le récit de leur périple. La narratrice des Samothraces (risquons, l’auteur) nous le fait bien comprendre : par glissement du « on » au « nous », à mesure que les trois femmes échappent aux mouvements de foule faisant s’entrechoquer les corps devant les guichets de l’immigration, s’extirpant des contrôles de police, la même nuit succédant au même jour, par car, train, bateau, c’est à leur chant qu’elle s’associe plus qu’à un énoncé factuel que viendraient borner quelques « fins ». Ce que fait entendre Les Samothraces, c’est alors l’incandescence d’une parole primant l’action. Passant de l’une à l’autre, l’espoir, cette utopie que chacune nourrit, les rassemble le temps de leur fuite. Il pourrait bien expirer sur leurs talons, et les séparer à jamais, qu’il aurait fait néanmoins son œuvre, cette œuvre.

Nicole Caligaris a placé à chaque point cardinal de son récit une « invitation au départ » : au sud, Victor Segalen ; au nord, Armand Robin ; à l’est, Léon-Paul Fargue ; à l’ouest, Saint-John Perse. Sans oublier de se référer, dans ses « bribes d’enquête administrative », à Pierre Bourdieu et Gabrielle Bazals ; ailleurs encore, à Henri Michaux, Hannah Arendt, Roger Caillois.

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Le passage le plus émouvant, le plus prégnant peut-être, des Samothraces concerne précisément l’Ayoyou, « de l’américain I O U, autrement écrit I owe you, je vous dois », adressé à celles et ceux que les migrantes ont dû quitter et laisser à leur sort :


« Allez, redescendez tranquilles par les portes de la cale : si nous voguons, c’est votre souffle qui nous porte, nous le savons.

Votre voix sans parole, clouée depuis toujours au fond de votre bouche, votre voix incompatible avec l’air, nous l’avons entendue à l’intérieur de votre poitrine parce que c’est de là que nous sommes. Emportez notre départ entre vos bras, la mer est haute, nous tentons de passer. Retournez du côté des songes souffler la brise sur notre voyage, vous n’êtes pas délaissés ni trahis, nous sommes un mot de vous lancé vers l’horizon. »

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Nicole Caligaris, Éric Caligaris, Les Samothraces, coll. Othello (à laquelle est associé le collectif Général Instin), Le Nouvel Attila, 27 € (leporello de 14×28 cm dépliable sur 6,60 m de long).

 

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Merci, Dominique. Je sais combien Nicole Caligaris et ce livre-ci en particulier te sont chers. J'avais fait un lien vers ton précédent article dans le journal, mais il n'était pas assez évident, et je lui ai donné un peu d'horizon pour l'œil (et puisse-t-on toujours s'écrier "Terre !" parvenu à la ligne – tu nous diras pour Remarque…).