Free Man à Alger (Jean Sénac, sur la route)

Sur la route du Festival Voix de la Méditerranée de Lodève, relire Jean Sénac et en particulier son poème « Ode à l’Amérique africaine » est un viatique de choix. C’est même une offrande extraordinaire, celle d’un destin dramatique sur fonds perdus de tragédie collective, car on peut y déceler le chaînon manquant d’une voie épique qui a sauté des rayons de la poésie de langue française au moment même de son essor, ailleurs de par le monde.

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Sur la route du Festival Voix de la Méditerranée de Lodève, relire Jean Sénac et en particulier son poème « Ode à l’Amérique africaine » est un viatique de choix. C’est même une offrande extraordinaire, celle d’un destin dramatique sur fonds perdus de tragédie collective, car on peut y déceler le chaînon manquant d’une voie épique qui a sauté des rayons de la poésie de langue française au moment même de son essor, ailleurs de par le monde.

Ce poème inclus dans Dérisions et Vertige a été achevé en 1972 par Sénac un an avant son assassinat, dix ans après l’Indépendance algérienne dans laquelle il s’était engagé corps et âme, et qui s’enrégimentant l’a excommunié, lui, l’enfant bâtard d’une deuxième génération d’émigrés catalans par son ascendance maternelle, lui, qui ne se reconnaissait qu’à travers l’Algérie, et à sa manière unique, où l’engagement le disputait à l’homosexualité et à l’écriture poétique.

Ce poème de Sénac, à lire dans son intégralité ci-dessous, et où il convie lui-même ses « frères » en poésie est en effet un exemple très rare de poème en vers libres en langue française des années 1960-70 dont l’écriture poétique est clairement placée sous le signe de la relation narrative, de la « conjonction » (observez à partir du milieu du poème le rôle de la conjonction « et », y compris au rejet, en début de vers...).

Pourtant, Sénac fut avant tout l’homme de la disjonction en politique, choisissant d’emblée entre les termes de l’alternative (ce camp-ci ou celui-là dans les conflits de l’Histoire), et fut de ce point de vue un poète militant de toute rigueur, allant même, comme le rappelle Abdelmadjid Kaouah, jusqu'à assigner à la poésie une fonction sociale :

Si nos poèmes ne sont pas eux aussi des armes de
          justice entre les mains de notre peuple,
Oh, taisons-nous

De même, il serait tout à fait malvenu de ne pas percevoir dans son œuvre une « expérience intérieure » transmise à la graphie, ce terme dont usait Sénac, de préférence à langue, pour mieux traduire son « algérianité ».

 © T. Saulnier (coll. bibl. l'Alcazar, Marseille) © T. Saulnier (coll. bibl. l'Alcazar, Marseille)

Et ce même s’il s’agit comme l’a fort justement noté Jamel-Eddine Bencheikh d’une expérience d’une tout autre nature que celles de la poésie française contemporaine de Sénac, dévolues pour l’essentiel quant à elles, « à la réflexion acérée et à la méditation labyrinthique... », portées en somme par une « écriture de l’intellect ». L’expérience de l’écriture de Sénac le conduit plutôt à appréhender un espace intérieur qui s’endure, s’éprouve non sans écho avec Artaud, Duprey :

J’approche du Corps, j’écris

À ceci près que chez Sénac les cinq sens s’y éploient en forme de matérialisation dans la réalité, la profondeur y affleurant, qu’ils soient blessure, ou jouissance. Pour s’en pénétrer, il suffit de prendre pour guide Free Man dans l’« Ode à l’Amérique africaine » : Free Man qui « fume », « parle », « fixe », « bande » et « chante » par les cinq sens du verbe en un poème incomparable de la poésie de langue française.

 

ODE À L’AMÉRIQUE AFRICAINE

à Marc Baudon

Free Man fume. Il me lance dans la bouche sa fumée.
   Des HLM éclatent.
L’enfant noir rit. Ses beaux cheveux crépus aucune moisissure ne les lisse.
Planètes. Planètes.
Nous ne sommes pas blanc-noir Je suis beau parce que
   je suis noir Je suis beau parce que je suis blanc Nous sommes beaux

Le sang a la couleur des roses de Jéricho,
Du rêve de l’émigré sur l’abjecte paillasse
(Négriers, patrons vous paierez !), la couleur
De l’aube sur les plages du Chenoua, de Californie,
Le sang lorsqu’il fleurit la peau non lorsqu’il gicle sous vos triques
(Vous paierez !), le bonheur des roses de Jéricho.

Free Man parle. Entre ses mains une géographie fabuleuse s’érige.
Caresses.
La sirène des porcs s’engouffre dans les os. Mais
Free Man parle. Ses poumons bloquent la pollution de l’Amérique.
Noirs et blancs on respire. On essaye de respirer. On ose, on commence,
Appel d’air. Free Man parle.

Free Man fixe. Entre sa lance et son fusil. Sur ce rotin qui est l’Afrique, Free Man
Fixe. Ses cuisses nous étreignent. Free Man
Bande. Pour la liberté pour le pain
Libre de tous. Free Man
Fixe le noir, la femme, l’homosexuel, le drogué, le blanc, le vert, le bleu, Free Man
Fixe dans l’iris le destin de l’homme,
Le conduit aux crêtes de feu. Sous
Les pavés la plage. Camarades merci ! Free Man
Fume. Et Hô et Mao et Che et la Palestine
Et Crazy Horse
Et Novembre et Mai le zodiaque
De l’autogestion et E = mc2 la
Bonté d’Einstein et Char et Fanon
Et Artaud et
Angela qui tient le fil du Minotaure
Et Genet sur toutes les poitrines et toutes les toisons de toutes les libertés
Et Ginsberg et Voznessenski et Ted Joans et Retamar et Guillen et Hikmet et Patrick Mac’Avoy et Sonia Sanchez et Depestre et Blas de Otero et Darwich et Khaïr-Eddine et Adonis et Cernuda et Whitman et
Le tam-tam électronique le chant la percussion tout
Le chant de la Raison et du Poème et
La Folie aux douces lèvres de tartine beurrée sur le cœur des enfants d’Archie Shepp
Dans la braise entre ses trois doigts
Témoignent et
Chacun de nous dans ce témoignage
Reconnaît sa dignité, son plaisir,
L’horreur de l’homme hors-les-crocs. Free Man
Que je nomme pour tous. Qui se nomme pour tous.
    Tous,
Les gosses, les gommés, les loques, les militants, tout
Le peuple anonyme.

Free Man fume. Dans la bouche il me lance
Son avenir. Les bidonvilles éclatent.
Et le grand radeau vert de l’Amérique en larmes secoue ses singes de titane.
Free Man fume. Son poing montre le quai.
Et le grand radeau de l’Amérique en larmes à la dérive dans la nuit orientale fasciné furibond se cabre se disloque. Free Man
Chante. Sur ses cuisses lyriques
Le poème n’est plus un sanglot.

Alger, 22 novembre 1970/22 février 1972

Jean Sénac, in Dérisions et Vertige – trouvures, Actes Sud, 1983, avec une préface de Jamel-Eddine Bencheikh.

N.B. Pour une présentation plus complète de ce poète adoubé dès ces débuts par René Char, on peut se reporter notamment aux travaux de Jamel-Eddine Bencheikh et Hamid Nacer-Khodja (voir ici une notice générale). La référence à Abdelmadjid Kaouah est tirée de l’anthologie de la poésie algérienne Quand la nuit se brise (Seuil /Points).

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