Pour Jude Stéfan: «Un saut d’ange dans l’adieu»

À rebours des notices nécrologiques d’usage, voici quelques notes sur un poète, Jude Stéfan (1930-2020), tenu malencontreusement dans l’ombre éditoriale d’une époque, et tout à la fois se situant lui-même dans un retrait «volontaire», le sien en poète, à qui il fait vraiment bon penser ces temps-ci.

J’espère que certains livres (poésie, nouvelles…) de Jude Stéfan sont encore disponibles. L’éditeur, poète et traducteur Yves di Manno s’en est justement offusqué à plusieurs reprises : nombre de textes de l’homme d’Orbec, ou plutôt de l’homme qui déshabita « totalement en poète »*, Jude Stéfan, et qui mourut le 11 novembre dernier, restent difficiles à recommander, dans le doute. Parmi lesquels, Suites slaves, bien sûr, mais aussi peut-être son plus fort et captivant livre de poèmes, Aux chiens du soir (1979).

Par chance, en plus du portrait et du dialogue qu’il propose avec ce poète retranché, un précieux film documentaire réalisé par Pascale Bouhénic, en 1995, relayé sur le site d’Éclair brut, prend le soin de détacher quelques pages de poèmes, pour tous aujourd’hui toujours, de Jude Stéfan. J’en copie deux intégralement sous la vidéo ainsi capturée :

 

Jude STÉFAN - Dans l'atelier (DOCUMENTAIRE, 1995) © ÉCLAIR BRUT

 une panne de nuages colore la soirée
         comme table d'auberge le vin
         mon âme en mon sang
pour le plaisir d'une berline arrêtée
dans un chemin creux tapissée de brocatelle
         bleue au lieu dit le Gros Orme
         nous y confortant de pommes
ravis de ma caresse à ton teint de froment,
Nadège, blanc jardin où dénouer ta ceinture
une faveur ! tous feux éteints sinon nos yeux
tes cheveux de violante, sans doute a henni
         le cheval, non ?

(Poème « avis de châteaux » in Aux chiens du soir)

Comment ne pas être intrigué à la lecture de ce poème par ce que Stéfan désigne dans ce documentaire comme étant la « matière » du poème ? En deçà (pas au-delà) de la forme donnée au poème donc. Il demande que l’on perçoive la force agissante des mots dans ses poèmes, et de ce qui les meut. En clair, les mots ne sont l’objet de rien, l’amour qu’il évoque n’est pas un projet, pas même celui d’un poème. Celui-ci est une réalisation (sensible) singulière de la rencontre qu’il fait ainsi sienne dans un quotidien « en panne de nuages », comme un jour sans nuages.

L’autre (poème) qui vient est un amour que lui communique incidemment autrui, et cela ne lui vaut rien qu’une maigre vie :

tu es si triste sous mes yeux quand je téléphone
au jeune homme qui ne regarde que sa fiancée elle
est plus belle que lui-même mais suce ses doigts
et poivre beaucoup ses aliments j’ai aimé une
petite musaraigne à l’œil vivace je regarde
tout comme en l’enfance je ne serai pas toujours
ici avec ma voix piteuse mon extrême minceur
de Lehmbruck je n’ai pas compris mon corps
je hais ma poésie ses mots chablis ou fougasses
j’ai toujours envie de me jeter pleurant dans
les eaux à quelque heure qu’il soit pour un saut
                   d’ange dans l’adieu

(Poème « à sa femme qui est simple » in Aux chiens du soir)

Le poème ne dit que cela : heureux ou malheureux, le commun (de tous) n’est en aucun cas le banal (de personne). Dans la déréliction même de soi, ce qui se partage malgré tout est le corps du poème, de ce qui le constitue (oserait-on dire la vie… du langage). Ce qui paraît invraisemblable vaut ainsi pour le quotidien de tous. Mais c’est un quotidien accompli un jour « comme » dans l’instant du poème ; lequel dit cet « en deçà » qui nous précède, et nous continue sans que l’on en ait conscience : la vie du poème.

Pour faire « bonne mesure », j’ajoute cet autre poème, intitulé « communion solennelle » et extrait du même livre de poèmes Aux chiens du soir :

de loin je vis deux femmes assises au vert
je ne sais quoi faisant l’une près l’autre
leurs corsages blancs mais robes et cheveux
différents de l’ocre au brun pieds cachés
dans l’herbe entre deux chênes aux feuilles
basses sur les eaux s’inclinant : peut-être
elles cousaient pour s’oublier unies
à leurs gestes et battements secrets
mes sœurs je ne les éveillai pas
mais soudain l’une tourne la tête
et je vois qu’elles avaient des yeux
                d’éphémères

N.B. J’ai vécu tout près – un temps – de Jude Stéfan, sans le savoir. Je fais d’autant mienne sa déclinaison du mot « mythe » en littérature, au tout début du film documentaire de Pascale Bouhénic.

*Voir dans la revue Europe, nos 825-826, de janvier-février 1998 : « Je déshabite totalement en poète » (Jude Stéfan).

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